Ce 15 avril 2026 a marqué un sombre anniversaire. Il y a trois ans, le Soudan, où un vent d’espoir avait soufflé au lendemain de la révolution de décembre 2018, sombrait dans la guerre. Alliés de circonstances à l’époque du renversement du gouvernement de transition en octobre 2021, les généraux Abdel Fattah al-Burhane et Mohamed Hamdan Dagalo alias « Hemeti », respectivement à la tête des Forces armées soudanaises et des Forces de soutien rapide (FSR), se sont d’abord affrontés dans les rues de la capitale.

Puis les combats se sont étendus au reste du territoire, provoquant la plus grave crise humanitaire de la planète. Quelque 14 millions de civils ont été jetés sur les routes. Alors qu’un calme relatif plane sur Khartoum depuis sa reprise par l’armée en mars 2025, l’ouest et le sud du pays demeurent ravagés par les violences. La situation est particulièrement critique dans l’État du Darfour du Nord où le massacre perpétré fin octobre par les FSR dans le chef-lieu, El-Fasher, comprend les « signes distinctifs d’un génocide », selon une enquête de l’ONU.

Trois ans après le début de la guerre, le Soudan s’enfonce dans une crise humanitaire majeure. Pour Le Point Afrique, Oumarou Mahamadou, coordinateur au Darfour du Nord pour l’ONG Alima, tire la sonnette d’alarme depuis BURHANE, une zone contrôlée par les autorités pro-armée où plus de 650 000 déplacés peinent à satisfaire leurs besoins de base.

Le Point Afrique : Comment les besoins humanitaires ont-ils évolué au cours des trois années de conflit ?

Oumarou Mahamadou : Le Soudan c’est vraiment une crise oubliée, qui mérite toute l’attention de la communauté internationale. Plus de 33,7 millions de personnes ont besoin d’aide humanitaire. Cela représente plus de monde que la population de l’Australie. Ces chiffres ne font que grimper, d’autant que la saison des pluies approche. À cette période de l’année, on assiste toujours à des pics de paludisme et parfois aussi à des épidémies de choléra. Depuis le début du conflit, les déplacements de populations ont été massifs dans toutes les localités. Au Darfour du Nord, où les combats se sont intensifiés entre août et novembre 2025, des milliers de personnes ont quitté le camp de déplacés de Zamzam et El-Fasher pour rejoindre des abris de fortune à Tawila.

Plus de 30 % des enfants souffrent de malnutrition dans le pays

Quelle est la situation dans le camp de déplacés à Tawila ?

Le camp de Tawila accueille en ce moment plus de 650 000 personnes déplacées internes dans un endroit isolé à 70 km d’El-Fasher et à deux jours d’El-Geneina, la capitale du Darfour-Occidental, sur une route très dégradée. Les déplacés ont besoin d’avoir accès à un habitat digne mais aussi à la nourriture à l’hygiène. Ils survivent pour l’heure dans des refuges en paille. Tawila se situe dans une zone aride qui rend la production agricole difficile. Les infrastructures médicales sont délabrées et les capacités de soin très limitées. Les acteurs présents sur place comme Alima appuient les efforts du ministère de la santé pour faire face à l’afflux des déplacés. Nous travaillons avec 70 % de personnel soudanais, souvent lui-même déplacé. Ces médecins et travailleurs médicaux sont très performants, avec un haut niveau de formation, mais les financements et le matériel médical font défaut.

Avez-vous beaucoup de cas de malnutrition ?

Nous continuons, dans toutes les structures, à recevoir des cas de malnutrition, dont des cas de malnutrition aiguë sévère. À l’échelle du pays, plus de 30 % des enfants souffrent de malnutrition. La Classification intégrée des phases de sécurité alimentaire, outil technique de référence mondial, a classé El-Fasher et plusieurs zones dans Kordofan du Sud en phase 5, c’est-à-dire en situation de famine. À Tawila, nous sommes en train d’ouvrir un centre pour stabiliser les cas de malnutrition aiguë pour leur permettre de retourner au stade de malnutrition modérée. Nous prévoyons quinze lits dans un premier temps et nous essayerons d’accroître la capacité en fonction de l’évolution de la tendance.

Un autre fléau massif de cette guerre, ce sont les centaines de cas de violences sexuelles. Comment sont-ils pris en charge à Tawila ?

Dans les différentes cliniques, nous offrons des services de prise en charge des violences sexuelles et des violences basées sur le genre. Nous insistons pour que les soins procurés aux survivantes s’effectuent dans la protection de la dignité humaine et la confidentialité. Nous collaborons avec d’autres organisations afin de privilégier une prise en charge holistique. En parallèle, nous avons des agents de santé communautaires qui font un travail de sensibilisation et nous sommes en train de renforcer le volet de surveillance communautaire. Car même dans le camp de Tawila, des violences sexuelles et basées sur le genre sont perpétrées. Les femmes et les filles sont notamment exposées la nuit car il n’y a quasiment pas d’éclairage.

Le Soudan est une crise oubliée qui devrait mobiliser toute la communauté internationale

Quels sont les principaux obstacles pour acheminer l’aide humanitaire ?

La saison des pluies va encore compliquer les trajets depuis El-Geneina, avec des risques d’embourbement. Les transports coûtent en outre très cher. Depuis le début de la guerre au Moyen-Orient le 28 février, le prix du gallon de carburant a bondi de 14 euros à 21 euros au Soudan. De manière générale, la baisse des financements sur le plan mondial affecte notre réponse au Soudan, puisque seulement 10 % des besoins ont été couverts l’an dernier. Nous sommes par ailleurs en contact avec les différentes autorités et nous respectons les formalités administratives pour ne pas avoir de problèmes d’accès. Cela représente une importante charge bureaucratique mais nous obtenons désormais systématiquement les permis, ce qui constitue une évolution positive par rapport aux premiers mois de la guerre.

Le Point Afrique

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