La Société de transport en commun (SOTRACO) fait face à plusieurs maux au nombre desquels l’état de vétusté avancé des bus et le vol du carburant. Des situations qui constituent un frein à l’atteinte des objectifs de la société. Suite à la présentation d’un conducteur de bus de la SOTRACO pris en flagrant délit de vol de carburant par le Président de la délégation spéciale (PDS) de la commune de Ouagadougou, Maurice Konaté, le 26 juin dernier, une équipe de votre journal La Nation en marche est allée à la rencontre des acteurs pour comprendre davantage ce phénomène.

Le 26 juin 2024, à l’hôtel de ville de Ouagadougou, le PDS de la commune de Ouagadougou, Maurice Konaté, était face à la presse. Une rencontre avec les journalistes qui fait suite à l’interpellation d’un conducteur de bus de la SOTRACO pris en flagrant délit de vol de carburant. Les faits, selon le conférencier du jour, se sont déroulés dans la nuit du mardi 25 juin. En effet, alors qu’il rentrait chez lui aux environs de 20h, M. Konaté a aperçu un bus sans passagers qui se trouvait hors des itinéraires habituels. En suivant le bus, il a surpris le conducteur en train de siphonner le carburant, c’est-à-dire en train de vider le réservoir du bus pour mettre le carburant dans des bidons. Le butin de la saisie : 3 bidons contenant au total 75 litres de carburant et une moto du complice, le conducteur s’étant enfui.

En réalité, cette découverte n’est que la partie visible de l’iceberg. Le siphonnage de carburant est une pratique courante chez certains conducteurs au niveau de la SOTRACO. Le jeudi 1er août 2024, nous nous sommes déportés au siège de la société. Notre premier interlocuteur, un agent de la section contrôle, à qui nous donnons le pseudonyme Paul. D’abord hésitant quant à l’idée de répondre à nos questions, Paul finit par lâcher quelques mots. « Quand l’incident s’est produit, je n’ai pas du tout été étonné parce que ce n’était pas la première fois qu’il y a vol de carburant au niveau de la SOTRACO. Bien avant le cas du 25 juin dernier, il y eut d’autres cas de vol », a laissé entendre M. Paul qui nous informe que compte tenu de cette situation de vols répétés, il a été décidé depuis près de deux ans de cadenasser tous les réservoirs des bus. Une solution qui n’a visiblement pas produit les résultats escomptés, puisque des agents indélicats parviennent toujours à voler du carburant et Dieu seul sait le nombre de stratagèmes dont ils disposent.

Le DG de la SOTRACO, Issiaka Sawadogo

Les voleurs de carburant à la SOTRACO sont visiblement des experts en la matière. Triste mais vrai. Malgré la rigueur autour de l’approvisionnement des bus en carburant, le phénomène persiste. Selon les confidences de M. Paul, il y a des représentants de plusieurs sections qui assistent à la prise du carburant et prennent des notes. L’une des failles, à entendre Paul, se trouve au niveau de l’affectation « disparate » des bus sur les lignes. « Par exemple, le bus N°17 peut être sur la ligne 2 aujourd’hui et se retrouver sur la ligne 12 demain. Or, les lignes n’ont pas les mêmes distances », se plaint-il, déplorant le manque de suivi du carnet de bord des bus. Or, pour lui, le suivi aurait permis d’être alerté très tôt sur le phénomène. « Pourquoi le bus X a pris telle quantité de carburant, a parcouru telle distance et trois jours plus tard, il prend encore la même quantité et parvient à parcourir plus de distance que précédemment sur une autre ligne ?» se questionne-t-il.

A la question de comprendre comment après le service, il est possible d’avoir près de 100 litres de carburant dans un bus, M. Paul a été on ne peut plus clair : «En réalité, on n’arrive pas à épuiser le carburant servi chaque deux jours. Le ravitaillement se fait en complément avec 200 litres comme volume moyen». L’autre faille est certainement en lien avec la programmation des conducteurs. En effet, le programme de mouvement des bus est journalier à la SOTRACO et les conducteurs sont affectés les uns au service matin et les autres, au service soir. Dans les principes, pense notre interlocuteur, on devrait mettre à la disposition de chaque duo un bus sur une même ligne. L’un, dit-il, conduit le matin et l’autre le soir. Malheureusement, il déplore qu’à la SOTRACO, les duos du service matin et soir ne conduisent ni les mêmes bus, ni sur les mêmes lignes. A y voir de près, c’est probablement le carburant restant après le service qui est volé, puisqu’on ne prête pas attention à la quantité de carburant restante après le service et en fonction des lignes sur lesquelles les bus ont roulé.

«J’ai attrapé à plusieurs reprises, des gens qui siphonnaient le carburant»

Benjamin Bonkoungou est le chef de la section contrôle. Un peu remonté, il nous fait comprendre que l’incident ne lui a pas du tout surpris. «C’est mon travail au quotidien. J’ai attrapé à plusieurs reprises, des gens qui siphonnaient le carburant», a-t-il révélé. Il a affirmé que le siphonnage de carburant n’est rien d’autre qu’une habitude à laquelle certains conducteurs ont pris goût dans d’autres sociétés. A l’en croire, il n’y a pas que par les réservoirs qu’on puisse soutirer du carburant, il y a bien d’autres pistes. « A travers nos rapports d’audit et de contrôle, nous avons fourni à la direction des propositions pour contrer le phénomène parce que les solutions trouvées présentaient des failles », souligne M. Bonkoungou. L’une des propositions, à ses dires, était d’installer un système de géolocalisation de tous les bus. « Lorsque le bus fait un arrêt, depuis le siège on sait qu’il s’est arrêté. Et lorsqu’on touche une partie sensible du bus notamment le réservoir ou tout autre partie par laquelle on peut soutirer du carburant, il y a un signal qui émet. Et lorsque le bus sort de son itinéraire normal, on est informé depuis le siège », décrit Benjamin Bonkoungou qui fait remarquer que c’est un système utilisé dans les mines et les cimenteries. Sauf que jusqu’à ce jour, rien n’est encore fait dans ce sens et le manque de moyens est l’argument avancé du côté de l’administration.

La directrice financière et comptable de la Sotraco, Safiatou Salami

Le métier de contrôleur à la SOTRACO n’est pas sans risque ; même si dans tout métier, le risque zéro n’existe pas. Selon les confidences du contrôleur en chef Bonkoungou, il a failli laisser sa peau en prenant un conducteur en flagrant délit de siphonnage de carburant. De ses explications, il a discrètement suivi le conducteur du bus jusqu’au lieu de l’opération du siphonnage. «Et dès qu’il a constaté qu’il était suivi, le conducteur a démarré et a voulu marcher sur nous. Imaginez le nombre de personnes qu’il risquait d’écraser ce jour-là si nous n’avions pas lâché prise parce qu’il était vraiment déterminé à se sauver, quoi qu’il en coûte ». Il a fallu, pour la seconde fois, impliquer des agents de la police; ce qui a permis de l’arrêter. Et M. Bonkoungou d’ajouter que les contrôleurs sont aussi menacés par des clients. Certains font l’objet de poignards et de bastonnades. Mais ce qui est surprenant, c’est que le vol de carburant se passe également au siège de la société, d’après le chef de la section contrôle qui révèle avoir attrapé des mécaniciens en train de voler du carburant. « Comme il arrive que des bus soient en panne, ils font comme s’ils venaient pour la réparation et profitent pour vider le carburant. Ce sont des cas qui se sont produits ici », relate M. Bonkoungou. Pour sa sécurité, le chef, comme l’appellent ses collaborateurs, dit avoir demandé une arme à sa hiérarchie sur proposition de la police. Il assure avoir rempli toutes les conditions exigées à cet effet ce, depuis mai 2021, mais l’obtention de l’arme se fait toujours attendre. «J’ai toujours les copies des pièces exigées avec moi, notamment une copie de la Carte nationale d’identité, un casier judiciaire, un certificat de résidence, des photos d’identité, etc. Jusqu’à présent, je n’ai toujours pas obtenu l’arme en question et je ne sais pas ce qui bloque depuis maintenant trois ans », s’interroge M. Bonkoungou.

La Sotraco dispose en son sein, d’une pompe servant à ravitailler les bus en carburant

Dans la quête de lumière sur ce phénomène de siphonnage, nous avons rencontré l’équipe managériale de la SOTRACO, le 8 août. A leur tête, le Directeur général (DG), Issiaka Sawadogo. Il confirme le cas de siphonnage de septembre 2022 dont les auteurs ont été jugés et condamnés. Mais ce n’est pas tout, nous dit-il, sourire aux lèvres. « Les investigations se sont poursuivies par les services habilités et ont permis d’appréhender trois autres agents suspectés d’être du circuit du siphonnage », a informé M. Sawadogo. Malheureusement, déplore-t-il, les trois agents arrêtés dans le cadre des enquêtes ont été relaxés pour insuffisance de preuves avec ordre de les réintégrer dans le service. « La suite des évènements nous a donné raison, puisque celui qui a été surpris par le PDS fait partie de ceux que la Justice nous a sommés de reprendre dans nos effectifs», a détaillé le premier responsable de la SOTRACO. Puis, sous un ton ironique, il laisse entendre ceci : « Il a été blanchi par la Justice et il s’est encore embourbé. Toujours pour le voleur, un jour pour le propriétaire ».

Quant au circuit du siphonnage, nous avons voulu savoir si certains cadres de la société n’y sont pas impliqués dans la mesure où les agents incriminés ne se hasarderaient pas à une telle pratique sans avoir pris au préalable des précautions. Sur cette question, un agent de la société qui a requis l’anonymat, n’est pas formel mais n’a pas manqué de pester : « Je prends l’exemple du ravitaillement en carburant qui est suivi par les éléments du magasin et du contrôle. Le contrôle note le kilométrage et la quantité de carburant que le bus prend. Normalement, si c’est bien suivi et qu’il y a un problème, on doit le savoir à l’avance ». Avant de renchérir : « S’il y a un cahier de bord qui permet de suivre le ravitaillement, on ne doit pas mettre la main sur quelqu’un avant de se rendre compte qu’il y a ces pratiques ».

Un contrôleur qui a réussi à mettre la main sur des voleurs de carburant, s’est senti menacé pendant l’opération

Les réservoirs des bus sont cadenassés

Relativement aux pistes de solutions, le DG Sawadogo a indiqué que dans le cadre du projet de mobilité urbaine du grand Ouaga, il est prévu l’acquisition de nouveaux bus comprenant l’installation d’un dispositif de géolocalisation. Safiatou Salami est la Directrice administrative et financière et de la comptabilité à la SOTRACO. Elle a apporté des précisions sur la question de l’arme dont il est fait cas plus haut. A cette période (2021), raconte Mme Salami, un contrôleur qui a réussi à mettre la main sur des voleurs de carburant, s’est senti menacé pendant l’opération. «Des éléments de la police lui ont dit qu’il serait bien pour lui de disposer d’une arme, aussi bien pour sa protection que pour la dissuasion », a-t-elle relevé, confirmant que l’intéressé a entrepris les démarches à cet effet en fournissant les documents exigés. Ce qui bloque, selon ses dires, c’est que le demandeur de l’arme voudrait que ce soit la SOTRACO qui lui offre l’arme. « Or, nos textes ne le permettent pas. Les contrôleurs dans leurs missions ne sont pas autorisés à porter une arme. Du coup, depuis lors, le dossier est resté en instance de réflexion», explique Mme Salami. Le DG Sawadogo, pour sa part, a laissé entendre que le phénomène de vol de carburant interpelle non seulement les travailleurs de la SOTRACO, mais aussi la population. C’est pourquoi il invite tout usager de la route à signaler tout cas suspect aux services compétents notamment les forces de l’ordre. Il est aussi possible d’alerter les responsables de la SOTRACO grâce au numéro affiché à l’arrière de chaque bus.

Fiche de contrôle du mouvement quotidien des bus

Au moment où nous bouclions cet article, nous apprenions qu’il y aurait aussi la possibilité de location des bus de la SOTRACO ; une pratique qui connaîtrait des abus. « Par exemple, vous louez le bus pour qu’il vous transporte à Koubri pour une course. Arrivé à destination, vous négociez avec le chauffeur pour qu’il revienne à Ouaga chercher des gens pour repartir à Koubri encore. Pourtant, le contrat c’est pour une seule course. Il y a eu ces pratiques à plusieurs reprises et on a été obligé de mettre en place des contrôleurs chargés de suivre désormais ce genre de missions », explique un agent de la société qui a requis l’anonymat. Conséquence, il s’ensuit une surconsommation du carburant et une accélération de l’amortissement du bus. Nous avons alors demandé si l’on peut déduire que le problème est désormais résolu avec l’existence des contrôleurs lors de ces missions. Selon l’agent, il faut se garder de tirer de façon hâtive une telle conclusion. « On ne peut pas dire que le problème est résolu à 100%. Si je suis un contrôleur, je me connais. Mais je ne connais pas l’autre. On n’en sait jamais », soutient-il.

Léon YOUGBARE

Un reportage sans complaisance publié dans la parution du 15 août 2024 du journal La Nation en marche 

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