Dans l’éditorial publié dans notre parution du 15 mars 2025, nous titrions ceci : « Présidentielle 2025 à Abidjan : Le « gnaga » politique a débuté ». Ce, en se fondant sur la constitution, le 10 mars 2025, de la Coalition pour une alternance pacifique (CAP 2025) par une vingtaine de partis politiques d’Opposition. Nous ne pensions pas si bien dire, tant les derniers développements de l’actualité politique ivoirienne ont achevé d’attester que nous avions vu juste. Depuis l’annonce le 22 avril 2025, de la radiation du président du Parti démocratique de la Côte d’Ivoire (PDCI), Tidjane Thiam, de la liste électorale, le climat politique s’est vu dégrader. Si pour les tenants du pouvoir, la Justice ivoirienne n’a fait qu’appliquer les textes juridiques en sanctionnant le probable futur candidat du PDCI à la présidentielle d’octobre 2025 pour avoir répudié sa nationalité ivoirienne en 1987 au profit de celle française à laquelle il n’a renoncé qu’en mars 2025, les challengers eux y voient une instrumentalisation de l’appareil judiciaire pour barrer la route à un candidat redouté par le camp présidentiel. Conséquence, le boycott de la plénière de l’assemblée nationale du 23 avril par les députés du PDCI et ceux du PPA-CI de Laurent Gbagbo, et suivi d’un meeting des militants au siège de Plateau du PDCI sera la première poussée de fièvre politique qu’a enfantée la décision judiciaire.

Dans cet imbroglio politique où la majeure partie des opposants ont exprimé leur solidarité avec le militant du PDCI, il paraît tout de même cocasse de voir le même Thiam se targuer au même moment d’être en pôle-position des intentions de vote (57%) suite à un sondage – qui demeure fantomatique – qu’il a commandité et dont les résultats sont mystérieusement disponibles à partir du jour même de sa radiation. « Un sondage me place devant Gbagbo et Ouattara », s’est-il fendu. Si Thiam entendait ainsi jouer la carte de la victimisation dans un processus électoral où il serait le candidat à battre par le pouvoir en place, il n’en a pas fallu plus pour qu’il se fasse remonter les bretelles par la fine fleur d’Agboville, Fleur Aké M’bo Esther, cadre du PPA-CI et connue pour sa fidélité à toute épreuve à Laurent Gbagbo. «Je n’accorde aucun crédit à ce sondage. Dire qu’on incarne le choix des Ivoiriens dans un contexte aussi complexe est, pour le moins, présomptueux. Le président Gbagbo n’est pas votre adversaire. Il est une figure majeure de notre histoire. Et quand on aspire à diriger la république, on se doit de respecter ses devanciers. Je déplore aussi l’absence de solidarité du PDCI lorsque le président Gbagbo a été retiré de la liste électorale. Le silence fut assourdissant », a-t-elle dégainé. Même son de cloche chez Fabrice Lago, un autre cadre du PPA-CI : « Je trouve maladroite cette sortie de Thiam, dans laquelle il cite Gbagbo en se basant sur un obscur sondage dont lui seul détient les résultats. Sauf s’il se trompe sur la personne qui a radié son nom de la liste électorale ». Une vraie fissure dans la maison Opposition morcelée en CAP 2025 et PPA-CI, et où l’unité n’est pas encore la valeur la mieux partagée par tous. Un épisode qui n’a certainement pas manqué de faire rire sous cape, le président Alassane Ouattara et ses lieutenants qui, sans nul doute, souhaitent que l’épisode prenne les allures d’un éternel film de long métrage avec comme fin de la dernière séquence, le soir de la présidentielle d’octobre.
Le meeting du 31 mai annoncé par CAP 2025 a valeur de test pour s’assurer de la force de mobilisation de la coalition
Qu’à cela ne tienne, les lieutenants du PPA-CI sont vent debout contre cette radiation de Thiam, comme le témoigne le boycott des sessions parlementaires par les députés dudit parti en solidarité avec les députés du PDCI qui ont suspendu le 23 avril, leur participation à ces sessions. Un remake chez Gbagbo qui ne peut passer inaperçu. Celui qui en 1995 boycottait la présidentielle au motif que son allié Alassane Ouattara avait été injustement empêché de prendre part à ladite élection, se retrouve 30 ans plus tard dans la même posture, notamment celui dont le parti boycotte les sessions parlementaires en solidarité au PDCI dont le patron est disqualifié de la course au pouvoir. Une véritable alliance de circonstance que dicte le vent des intérêts du moment. Maintenant que Thiam, contesté en interne par Valérie Yapo qui attend ce 22 mai 2025 le verdict de la Justice dans le procès qu’elle a engagé contre l’ancien patron du Crédit suisse, a pris de court la Justice en démissionnant le 11 mai de la tête du PDCI, c’est un coup de théâtre qui intervient sur la scène politique ivoirienne. C’est dire si la période préélectorale ivoirienne est riche en remous politiques au bord de la Lagune Ebrié.

Maintenant que la liste des grands absents à la future présidentielle s’allonge après la mise au ban de touche de Gbagbo, Soro, Blé Goudé, que vont faire les concernés dans ce pays où, exception faite de 2010, tous les grands candidats dignes de ce nom n’ont jamais été autorisés à prendre part ensemble aux différents rendez-vous électoraux après la mort de Houphouët Boigny, entrainant le pays dans un cycle de violence mortifère inouï ? Vont-ils prôner le sanglant boycott de 1995 ? Accepteront-ils de se plier aux décisions les écartant de la course au pouvoir et s’entendre pour adouber un candidat unique ? En attendant, le meeting du 31 mai annoncé par CAP 2025 pour réclamer une énième fois des élections inclusives, le dialogue politique inclusif, la non présentation du président sortant à la présidentielle et une commission électorale indépendante, a valeur de test pour s’assurer de l’unité de l’Opposition tout entière et de la force de mobilisation de la coalition née pour mettre du sable dans l’attiéké du président Ouattara. De l’ampleur de cette opération de mobilisation à laquelle n’hésiteraient pas de participer les participants de Gbagbo et de Guillaume Soro – qui se reconnaitront dans les revendications du moment – pourrait donc dépendre le choix des options ultimes à faire. C’est dire si ce meeting risque d’être le prélude à la réunification de l’Opposition dans son ensemble pour des joutes épiques en perspective, surtout que certaines figures de proue de ladite Opposition sont convaincues que la politique est avant tout une question de rapport de force. Les jours à venir nous le diront… Mais de grâce, épargnez la population de vos sempiternelles querelles byzantines qui endeuillent la nation ivoirienne. On n’en veut plus !
Adama KABORÉ
Article publié dans le numéro 33 du journal La Nation en marche du 15 mai au 14 juin 2025

