«Qui veut voyager loin, ménage sa monture », dit l’adage. Les 25 partis de l’Opposition politique ivoirienne se sont certainement dits que c’est en application de cet adage qu’ils ont lancé, le 10 mars 2025, une coalition en vue de la présidentielle d’octobre 2025. Baptisée « Coalition pour une alternance pacifique », celle-ci regroupe des partis comme le Parti démocratique de la Côte d’Ivoire « PDCI », le Mouvement des générations capables (MGC) de Simone Gbagbo, le Front populaire ivoirien (FPI) de Pascal Affi N’Guessan, le COJEP de l’ancien ministre de la Jeunesse Charles Blé Goudé, etc. Si pour l’instant, le PPA-CI de Laurent Gbagbo est absent de la coalition, l’on note que celle-ci a d’ores et déjà affiché ses objectifs : faire réviser la liste électorale avant la présidentielle, auditer ladite liste, publier les résultats bureau de vote par bureau de vote, obtenir des élections inclusives, etc. Avec in fine, l’espoir mal dissimulé de voir l’un de ses membres devenir calife à la place du calife, en éjectant notamment le président Alassane Dramane Ouattara (ADO) du fauteuil présidentiel.

Comme quoi, la coalition affûte ses armes, vise gros et n’entend pas faire de la figuration, sa participation au futur rendez-vous électoral. A priori et dans la forme, il n’y a rien de condamnable dans les revendications de la coalition. Seulement que le timing de la formulation de celles-ci est intrigant. Sans être spécialiste des questions électorales, il y a lieu de se demander si l’on peut évacuer le dossier y relatif à 7 mois des échéances électorales et partant, si ces revendications sont vraiment réalistes. Ce scepticisme est d’autant plus fondé que le porte-parole de la Commission électorale ivoirienne (CEI), Emile Ebrottié, a réagi en notant que « Vous savez très bien que le processus dure au minimum 6 mois » et qu’il est impossible d’organiser une révision de la liste avant la présidentielle d’octobre prochain.

La coalition se serait donné plus de chance de voir aboutir ses revendications si elle s’y était prise plutôt en ne trainant pas notamment les pieds quand depuis plusieurs mois, l’opération avait été annoncée. La coalition aurait ainsi pu s’attirer la sympathie de l’opinion en cas de non aboutissement de ses revendications, dans la mesure où le pouvoir en place aurait pu être légitimement pointé du doigt comme responsable de toute affectation du climat politique si la détérioration de celui-ci venait à se produire sous le ciel politique ivoirien. C’est dire si la coalition s’aliène le soutien de l’opinion nationale et internationale en ne s’y prenant pas tôt dans cette bataille où il est question de mettre du sable dans l’attiéké du président ADO et où il faut craindre des poussées de fièvre politiques. Surtout que Tidjane Thiam du PDCI revendique « des élections inclusives » au moment où des voix s’élèvent pour récuser sa nationalité ivoirienne. Sans jouer les Cassandre, connaissant leur propension jusqu’au-boutiste à occuper la rue pour faire triompher leur cause et à condition que Simone et « le général de la rue » (Blé Goudé) se soient assagis avec désormais un tempérament sanguin émoussé, l’on peut redouter leur descente dans la rue avec leurs militants au cas où la CEI ne donne pas de suite favorable à leurs revendications.

A cette crainte, il faut ajouter celle de la répression d’une manifestation de ce genre au cas où Abidjan n’y aurait pas donné son feu vert. Bref, reste à espérer que les djinns de la paix sauront dompter ceux de l’anarchie à travers un comportement pacifique des différents acteurs de la vie politique nationale. Afin que les eaux politiques au bord de la Lagune Ebrié ne soient pas troublées.

Toutefois, dans un continent où la durée de vie des coalitions d’opposants en période préélectorale est aussi éphémère que la présence d’une bulle de savon au soleil, on peut se demander l’avenir de ce mariage de raison entre des acteurs dont le seul dénominateur commun est la sainte horreur qu’ils ont pour le régime d’ADO. D’Abidjan à Dakar en passant par Bujumbura et Kinshasa, certains opposants politiques ont prouvé que leurs engagements d’avant-campagne électorale ne sont en réalité qu’un fonds de commerce, un appel du pied destiné à entrer dans les bonnes grâces des princes régnants. L’histoire africaine est tristement riche d’exemples en la matière au point qu’il faut observer avec réserve l’initiative ivoirienne en entendant de voir ses hauts faits d’armes avant d’y croire. Ce, d’autant plus qu’à ce jour, il n’y a aucune lueur quant à la possibilité pour la coalition de présenter un candidat unique à la présidentielle de 2025.

L’histoire politique ivoirienne se répète

Rien de nouveau dans ce pays où, exception faite de 2011 marqué par le ralliement – au second tour de la présidentielle – du PDCI de Henri Konan Bédié au RDR de ADO conformément à l’appel de Daoukro, les alliances de circonstance ont toujours été la marque de fabrique des prétendants au trône. A commencer par l’éphémère alliance entre ADO et Gbagbo contre le président Bédié, puis l’entente comme larrons en foire de Gbagbo et Robert Gueï contre ADO et Bédié, puis le tandem ADO et Bédié contre Gbagbo qui a volé plus tard en éclat. Sans oublier la tournée des grands ducs de Guillaume Soro en 2019, chez les adversaires de ADO ce, une fois tombé en disgrâce auprès de celui-ci.

C’est dire si nous vivons avec la naissance de la coalition sus-citée, le respect d’une tradition typiquement ivoirienne, la résurgence de l’histoire politique ivoirienne qui se répète, avec désormais un PDCI et FPI qui font maintenant bloc contre leur ancien allié. Le gnaga (bagarre, mot noutchi) politique a donc commencé pour une course au pouvoir qui s’annonce épique. Attendons donc de voir le traitement que le régime de ADO réservera aux revendications de la coalition et duquel pourrait dépendre la suite de l’attitude de celle-ci. Même s’il n’est pas exclu qu’en cours de chemin, comme c’est souvent le cas en Afrique, certains membres de la coalition donnent un coup de canif au mariage pour avoir été probablement « enfeuillés »…

La Rédaction

Éditorial publié dans le numéro 31 du journal La Nation en marche du 15 mars au 14 avril 2025

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