L’expérience est inédite. Choguel Kokalla Maïga a été nommé à la tête du gouvernement malien, par le colonel Assimi Goïta à la suite d’un second putsch, perpétré en 2021. Principale voix et idéologue du régime, le Premier ministre (PM) était le chantre de la souveraineté nationale pour une rupture de partenariat avec l’ancienne puissance coloniale, la France, au profit de la Russie. Cependant, l’histoire ne dit pas que ce pro-russe, âgé de 66 ans, ne partagerait pas jusqu’au bout, les mêmes sentiments que la junte militaire. Une divergence de vue va précipiter le clash entre les militaires maliens au pouvoir et le PM sera débarqué en novembre 2024. Chronique d’un bras de fer latent devenu par la suite, ouvert.

Tout a commencé lorsque deux proches de Choguel sont sortis de leur mutisme. En avril 2024, Abdelkader Maïga, un fidèle de Maïga, est condamné à deux ans de prison dont un an ferme, pour diffamation. Après lui, le 24 mai 2024, Boubacar Traoré, un autre proche du Choguel Maïga, ayant signé un pamphlet critiquant ouvertement la junte au pouvoir, est placé sous mandat de dépôt pour «atteinte au crédit de l’État, outrage aux magistrats, trouble à l’ordre public, diffusion de propos mensongers attribués aux tiers». Le document provient de la faction du Mouvement du 5 juin-Rassemblement des forces patriotiques (M5-RFP) fidèle au Premier ministre. C’est le second fidèle de Choguel Maïga à être détenu pour s’être opposé aux militaires au pouvoir. Dès lors, ça sentait le roussi. Choguel était-il au courant de cette signature et a laissé faire ou encouragé son protégé à le faire ? Ou a-t-il plutôt été mis devant le fait accompli ? Dans les coulisses, il se sursurre que la confiance est entamée entre le PM et le président de la transition. Des spéculations sur un remplacement du Premier ministre vont bon train dans l’opinion. Même si officiellement, les signes de cordialité sont visibles au sommet de l’Etat, la cohabitation ne semble plus relever de la lune de miel.

C’est dans ce contexte qu’intervient la sortie fracassante de Choguel Maïga, le 16 novembre 2024 à Bamako, devant ses partisans du M5-RFP auxquels promesse aurait été faite auparavant de leur faire des révélations. Choguel met les pieds dans les plats à travers une dénonciation de la confiscation du pouvoir et surtout une critique des contours mal définis sur les tenants et les aboutissants de la fin de la transition, devant amorcer l’organisation des élections. «La transition censée prendre fin le 26 mars 2024 a été reportée sine die, unilatéralement, sans débat au sein du gouvernement», révèle-t-il. Avant d’ajouter qu’«il n’existe aucun débat sur la question. Le Premier ministre est réduit à se contenter des rumeurs de la presse ou à une interprétation hasardeuse des faits et gestes du ministre de l’Administration territoriale et de la décentralisation».

L’ancien Premier Ministre, Choguel Maïga (à gauche), a été remplacé à son poste par le général de division Abdoulaye Maïga (à droite)

Puis, fustigeant «le spectre de la confusion et de l’amalgame » qui planerait sur la période de transition, il avertit : «Nous ne pouvons pas accepter; le peuple n’acceptera pas que cela continue. Le M5 ne l’acceptera pas. Nous pouvons faire preuve de patience, mais cette patience a des limites», avertit-il. Avant de renchérir par ce reproche notant que la recommandation des assises nationales de réduire le nombre des partis politiques n’a pas été respectée : «Entre 1991 et 2021, il y a eu la création de 200 partis politiques. Entre 2021 et 2023, en deux ans, et après les assises nationales de la réfondation, il y a eu la création avec délivrance de récépissés, de 100 partis politiques de plus».

Le bras de fer se poursuit entre les 2 parties

Le Rubicon est franchi et Choguel devient indésirable. Désormais, le bras de fer latent est devenu ouvert entre le Premier ministre et le pouvoir de transition dont les soutiens (Alliance pour la réfondation du Mali, mouvement de la résistance citoyenne, etc.) appellent ouvertement à éjecter l’homme politique à la tête du gouvernement. C’est ainsi que Maïga est remercié quatre jours après s’être livré en public à de vives critiques, soit le 20 novembre 2024. Aussitôt débarqué, c’est sur les réseaux sociaux que l’on le retrouvera entouré de sympathisants, apparemment venus lui rendre visite à domicile et l’encourager dans la «traversée du désert». L’occasion est mise à profit par Choguel pour demander à ses militants de soutenir la transition et signifier qu’il n’a fait que 10% des révélations.

Cette bataille rangée est loin d’être terminée entre le pouvoir malien et son ex-Premier ministre. Selon un rapport publié le 30 décembre 2024 par le bureau du vérificateur général, l’ex-Premier ministre est accusé d’avoir couvert ou contracté des malversations financières liées à la gestion de l’agence de gestion du fonds d’accès universel. Un rapport de 113 pages fait état de nombreuses irrégularités financières : prêt irrégulier de 20 milliards de F CFA attribués au Trésor public en 2020, équipements manquants dans des écoles, deux déplacements effectués d’un coût injustifié de près de 47 millions de F CFA, etc. L’ex-PM sera-t-il inculpé et traduit devant les tribunaux ? Difficile d’y répondre. En attendant que les jours à venir nous permettent de le savoir et situent sur la forme de la suite du bras de fer, celui-ci se poursuit entre les 2 parties à travers toujours les diatribes.

À l’occasion de la présentation des vœux du nouvel an 2025 par les militants de son parti (MPR) à son domicile, l’ancien Premier ministre monte encore au créneau en dénonçant les arrestations et intimidations exercées par le pouvoir. «On ne peut pas gouverner un pays par la peur. Même si l’on met tout le monde en prison, cela ne suffira pas. Il faut gouverner par la vertu», lâche-t-il. Et bien malin est celui-là qui saura prédire la suite de ce feuilleton qui risque d’être épique…

Achille ZIGANI

Article publié dans le numéro 29 du 15 janvier au 14 février 2025 du journal La Nation en marche 

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