Le 4 août 2024 marquait les 41 ans de l’avènement de la révolution burkinabè dirigée par le président Thomas Sankara. A l’occasion, nous avons échangé avec Germaine Pitroïpa/Nassouri, l’un des artisans de l’avènement de la révolution d’août 1983 et haut-commissaire sous l’ère Sankara dont elle fut une collaboratrice, pour savoir les événements qui ont conduit à cet avènement. Nous avons profité de l’occasion pour lui demander le parallèle que l’on peut faire avec le régime actuel du président Ibrahim Traoré. Lisez !
La Nation en marche : Quels ont été les évènements qui ont conduit à l’avènement de la révolution du 4 août 1983 ?
Germaine Pitroïpa : Il est de notoriété publique que les jeunes officiers de l’armée qui constituaient la majorité par rapport aux grands officiers, se sont organisés pour montrer qu’ils sont soucieux (…). Comme beaucoup l’ont entendu, l’arrestation du Premier ministre d’alors, Thomas Sankara, était le point de non-retour parce que pour les scolaires et les étudiants, Sankara était considéré comme étant celui-là dont ils pensaient pouvoir gérer le pays pour que les choses avancent. Donc son arrestation après son discours de Bobo Dioulasso le 17 mai 1983 a été l’élément déclencheur et nous nous sommes organisés au niveau civil comme militaire. Au niveau civil, pour encadrer et faire comprendre au peuple voltaïque à l’époque, l’objectif de nos manifestations qui était la libération de Thomas Sankara. Ce qui a été fait mais, il fut mis en résidence surveillée. Par contre, les militaires qui étaient tous en majorité à Pô, ont considéré l’arrestation et la mise en résidence surveillée de Sankara comme un affront qui a été fait à la frange des sous-officiers et officiers de l’armée. Voilà pourquoi ils se sont rebellés majoritairement à Pô pour dire non à l’arrestation du Premier ministre Sankara. Il y eut des convergences de ces deux fronts, militaires et civils, et nous avons considéré que l’affront du 17 mai ne pouvait pas rester impuni. Dès le Conseil du salut pour le peuple (CSP) 1, nous avons considéré avec les sous-officiers dont la frange consciente était à l’Organisation militaire révolutionnaire dirigée par Thomas Sankara, Blaise Compaoré et autres, que c’était le moment opportun pour le changement qualitatif attendu. Voilà comment les choses ont évolué et c’est à la fin de ces manifestations qui ont débuté dès le 17 mai que nous avons pris conscience, qu’il fallait changer les choses parce que l’aile Jean-Baptiste Ouédraogo et Yorian Somé n’était pas celle-là qui pouvait amener l’évolution qualitative à laquelle nous aspirions.
« Les militaires qui étaient tous en majorité à Pô, ont considéré l’arrestation et la mise en résidence surveillée de Sankara comme un affront »
Certains observateurs notent que l’actuel président du Faso, Ibrahim Traoré, marche sur les pas du président Sankara. Quel parallèle faites-vous entre le régime militaire actuel et celui révolutionnaire de Sankara dont vous fûtes un grand soutien ?
Le président Traoré marche effectivement sur les pas de Sankara à travers ses décisions et ses actions, comme nous l’avons pressenti. D’où l’action de lui remettre le flambeau pour qu’il reprenne ce que nous considérons comme une rupture intervenue le 15 octobre 1987. Mais le président Traoré est confronté à beaucoup plus de contraintes qu’il n’y avait à l’époque. Parce qu’il y a l’insécurité qui est là. Nous avons souhaité et nous avons espéré qu’il va reprendre cette révolution qui a été suspendue le 15 octobre 1987. En ce qui me concerne, je pense que ce qu’il fait avec toutes les contraintes qui lui sont imposées de par l’insécurité, va dans le bon sens. Seulement, les difficultés ne sont pas les mêmes et les générations ont changé. Nous n’avons pas pensé un seul instant, en lui remettant le flambeau, qu’il va refaire le 4-août. Qu’il continue en tenant compte des réalités actuelles et des idéaux de la révolution, à savoir satisfaire les besoins fondamentaux du peuple burkinabè. Je pense que le président Traoré est sur le bon chemin. Il y a des contraintes auxquelles nous n’avions pas eu à faire face à savoir l’insécurité, quoique dès le 4 août, nous n’avons pas fait face comme le président Traoré à des sous-officiers qui allaient dans le même sens que nous. Quoi que la frange Jean-Baptiste Ouédraogo et Yorian Somé doit être, à quelques différences près, comparaison n’est pas raison, de la frange Damiba arrivée au pouvoir le 24 janvier 2022 et que j’ai considérée comme n’étant pas la solution au problème qui était posé ; de par la façon d’arriver au pouvoir et la manière dont il voulait diriger ce pays aussi bien au niveau de l’insécurité qu’au niveau de l’appareil de l’Etat. La jeunesse burkinabè ne s’est pas sacrifiée les 30 et 31 octobre 2014 pour revenir à la situation de départ. Cela s’est senti dans la façon dont la frange Damiba voulait nous ramener à 10 ans en arrière. Parce qu’après le procès, il était connu et reconnu que Blaise Compaoré avait été condamné à perpétuité. On ne peut pas permettre que des jeunes soient morts pour une cause à laquelle ils croyaient et qu’on vienne remettre ça en cause par la suite. Le coup d’État du 24 janvier est une remise en cause de l’insurrection des 30 et 31 octobre 2014.
Vous avez parlé de générations et des contextes qui ne sont pas les mêmes. Mais quelle lecture faites-vous de l’approche diplomatique de la transition actuelle vis-à-vis des pays de l’Occident, ceux que vous avez qualifiés hier d’impérialistes ?
Il y a des choses qui s’imposent à celui qui arrive au pouvoir dans certains pays. Le 4 août, nous n’avons pas dénoncé les accords que le pouvoir actuel a dénoncés pour la simple et unique raison que ces accords-là, nous n’y avons pas accordé de l’importance. Concrètement, sur le plan institutionnel, nous n’avions considéré que ces accords nous étaient opposables ; donc pour nous, qu’ils soient là ou qu’ils soient dénoncés, n’était pas la priorité d’autant plus que notre conduite montrait en quoi nous ne pouvions pas nous inscrire dans le cadre de ces accords. Si le pouvoir actuel les a dénoncés, on doit tenir compte du contexte marqué par l’insécurité. Les accords militaires, visiblement, n’étaient pas de nature à permettre à l’armée, à la frange de Damiba et Ibrahim Traoré, de mettre en pratique ce qu’ils considèrent comme le seul moyen de venir à bout de ce terrorisme qui nous est imposé. Pour ne pas aller chercher qui que ce soit pour mener un quelconque combat de voisin. Nous avons constaté que les terroristes hébergés au Burkina pendant 27 ans face à l’insécurité qui se manifestait au Mali et au Niger, allaient commettre des choses ignobles dans ces pays et revenaient se reposer ici. Il n’était pas question que le régime actuel refasse les mêmes erreurs. Il faut se battre contre ces terroristes. Les contextes sont différents.
Propos recueillis par Ousséini OUEDRAOGO
Article publié dans la parution du 15 août 2024 du journal La Nation en marche

