Depuis 10 ans, le Burkina Faso est en proie au terrorisme qui affecte la vie nationale et plombe le développement du pays avec son corollaire de pertes en vies humaines, de déplacements de populations et de destructions des infrastructures socioéconomiques. Face à l’élan de mobilisation nationale pour contrer le phénomène et libérer le pays, les écrivains décident de jouer leur partition livresque en trempant leur plume dans le sang, pour rendre compte de l’ampleur de la situation et aussi proposer des solutions. Nous avons rencontré certains d’entre eux qui témoignent leur contribution dans ce reportage.
Depuis l’avènement du terrorisme au Burkina, on assiste de plus en plus à un foisonnement d’ouvrages inspirés du phénomène. Dr Dramane Konaté est le premier écrivain que nous rencontrons pour savoir son engagement littéraire en lien avec la question. Déjà, à travers son œuvre « La Triade de sang », il trempait inextricablement sa plume dans le sang pour révéler l’angoisse du vide. Au sujet de cette guerre asymétrique, il avait par prémonition, à partir des attaques sur l’avenue Kwame Nkrumah à Ouagadougou, de Tombouctou et de Grand Bassam en Côte d’Ivoire, tiré la sonnette d’alarme quant au possible enracinement durable du phénomène. Pour le sémiologue qui se place du côté des forces combattantes, la question de l’écrivain qui écrit pour son écrit, n’est plus d’actualité. S’impose alors la nécessité d’être un éveilleur de consciences en trempant sa plume dans la plaie. Ainsi en va-t-il du contenu de son ouvrage titré « Sahela ». Incompris au début de ses écrits présageant la crise sécuritaire actuelle dans le Sahel, Dr Konaté avait déjà alerté sur ce « volcan du terrorisme » qui endeuille nos nations. Aussi, il fait observer les rapports de force sociale et sociétale qui se modifient avec le terrorisme utilisé comme un poison stratégique. C’est ce qu’il soutient dans son ouvrage « Djoman le résilient ». Au fil de ses idées, il s’estompe dans les vœux de paix de l’homme qui se révolte dans « Djoman le révolutionnaire ».

Dr Dramane Konaté appelle l’écrivain burkinabè à faire valoir une « plume endogène » pour ajouter de la plus-value dans la lutte contre l’extrémisme violent

De son côté, à travers son ouvrage « Quand passeront nos douleurs », Jean Sylvanus Ouali dépeint à la fois les causes et les conséquences du phénomène. Siema, le personnage principal de l’ouvrage, fait voyager le lecteur au cœur de son parcours scolaire jusqu’à son statut d’élève déplacé interne avec à la clé, un ressenti de douleurs au sens profond. La plume de l’écrivain est un rejet pur et simple de la terreur. Et Sylvanus Ouali le dit clairement : « Mon combat est de dire ce que nous pensons, ce que nous ressentons, ce que ces enfants oubliés vivent ; cette frange de la jeunesse qui est censée prendre la relève mais qui subit dans le silence et que la société semble ignorer ». Partant du principe que « La vie est paix et tranquillité » et que le rôle de la religion – sur laquelle surfent les terroristes – est de relier les humains afin de vivre en paix, Jean Sylvanus Ouali entend dénoncer ce terrorisme qui perturbe l’organisation sociale. Le conteur Ousseini Nikièma, lui, fait dans la sensibilisation dans les établissements scolaires. «J’interviens beaucoup dans les établissements scolaires. Et en tant qu’écrivain-conteur, j’essaie à mon niveau d’insérer dans mon conte l’importance de mener une vie harmonieuse en société, l’importance de lutter contre la violence, l’importance d’avoir une éducation qui nous permet de véhiculer des valeurs », soutient-il.

Jean Sylvanus Ouali, l’auteur de l’ouvrage « Quand passeront nos douleurs »

Ounténi Félix Natama est d’accord avec le fait que ce combat contre l’hydre terroriste nécessite la contribution de tous afin d’amorcer le développement du pays. Toute sa charge de magistrat, exerçant au parquet du Tribunal de grande instance de Dédougou, n’enlève en rien son titre d’écrivain patriote dont le roman « Le Prix de la stigmatisation » traite des causes du terrorisme et d’autres maux sociaux tout en mettant l’accent sur la stigmatisation des personnes d’un passé carcéral qui ont du mal en leur réinsertion sociale, tant elles sont rebutées par la société. Ainsi, la pauvreté et le manque de perspectives peuvent pousser certaines personnes comme Fiéro (personnage principal du roman) à rejoindre les groupes armés terroristes. Aussi, Ounténi Félix Natama démonte qu’il sera trop tard pour certains comme Fiéro de se rendre compte qu’ils se sont trompés de chemin. D’où, selon lui, la nécessité de travailler en amont à construire une société plus humaine.

Le conteur Ousseni Nikièma est favorable au système de l’arbre à palabres pour résoudre le conflit

Des abeilles de Saaga pour lutter contre le terrorisme

Dans le dernier chapitre du roman, l’auteur invite en effet la société à revoir sa conduite. Dans son analyse, lire ou écrire, c’est penser aux autres pour construire un monde meilleur. D’ailleurs, argue-t-il, « on fait de l’écriture, car ce monde est celui du donner et du recevoir. Aucune contribution, insiste-t-il, n’est pas à négliger avec l’avènement du terrorisme ». « Ecrire ce roman était ma modeste contribution dans cette lutte acharnée que le peuple burkinabè mène contre ce fléau », clame Ounténi Félix Natama. Pour le journaliste-écrivain Jean Yves Nebié, on écrit pour ne pas mourir car l’écriture est remède à la mort. C’est du moins ce qui se révèle à la lecture des poèmes «Vaincre l’ennemi », « Coupables », « Ô Solhan ! », « Le deuil s’est assis », « Déshumanisation », etc., contenus dans ses recueils de poèmes « Le silence des morts » et « Les cuisses de la nuit » qui ont le mérite de susciter l’espoir, de magnifier et rendre hommage aux forces combattantes.

Adama Kaboré, l’auteur de « Possibo la Diabolaise »

Pour sa part, l’écrivain Adama Kaboré avec son roman intitulé « Possibo la Diabolaise » et publié en juin 2020, aborde la thématique des attaques terroristes sous l’angle de la recherche de solutions. Si les faits dans l’œuvre se déroulent en grande partie dans la commune rurale de Diabo, l’auteur s’inspire de certaines valeurs de la commune pour proposer des solutions au fait terroriste à travers l’usage du pouvoir mystique dans la lutte contre le terrorisme. Ainsi, le personnage Possibo fait clairement l’apologie des pouvoirs tentaculaires du vieux Saaga qui a envoyé un essaim « d’abeilles gentilles » aux piqûres non mortelles pour mettre fin à la bagarre entre deux protagonistes – contraints à la fuite – au point d’en instaurer la paix sociale. Selon l’auteur, à l’ère du terrorisme, les secondes abeilles de Saaga dites méchantes réputées aux « piqûres mortelles qui font couler le sang et du pus » peuvent être mises à contribution dans la lutte antiterroriste. Adama Kaboré affirme avec force conviction que « le recours aux sources en tant que piste de résolution endogène de l’équation terroriste peut être salutaire en utilisant les pouvoirs mystiques du vieux Saaga ». « Les piqures sanguinolentes de ces méchantes abeilles auraient permis de repousser ou d’attraper des terroristes comme des pigeons en cas d’attaques dans les hameaux les plus reculés du pays en attendant l’arrivée des forces combattantes », martèle-t-il. Il est d’autant plus convaincu qu’après la sortie de l’ouvrage, des patriarches d’un village dans le Sud-Ouest du Burkina se sont réunis, puis ont envoyé des abeilles poursuivre des terroristes qui menaçaient de s’installer dans le village. Et il ne s’arrête pas là. « 2 ans après la sortie de mon roman, j’ai lu dans le journal JeuneAfrique, le Burkinabè Kalifara Séré exaltant les pouvoirs mystiques de nos ancêtres africains qui allaient en guerre avec des animaux, des abeilles, des guêpes… Ce jour-là, je me suis dit qu’il rejoint ma proposition et que celle-ci est pertinente », déclare-t-il.

Ounténi Félix Natama, auteur du roman « Le Prix de la stigmatisation »

Pour Ounténi Félix Natama, en plus de l’action militaire sur le terrain, il y a nécessité de travailler à diagnostiquer les facteurs aggravants du fléau. Afin de trouver une réponse durable dans une synergie d’action. De son côté, Jean-Yves Nébié précise que la résolution de la crise relève d’un engagement de tous les fils et fils du pays. En insistant sur l’importance de l’inclusion. Aussi conseille-t-il chaque burkinabè, à son échelle, d’être un maillon essentiel à la consolidation de la paix, tout en gardant à l’esprit que toute action doit être un pont vers la recherche de la paix. Jean Yves Nébié campe sur une persévérance d’écrire constamment des poèmes au sens de sensibiliser, de dénoncer les tares, de magnifier et d’encourager les combattants. Plus que jamais, son cheval de bataille s’attèle à inviter au pardon, à la tolérance, à la responsabilité et au devoir, au respect des droits. Son domaine de prédilection est là où il est nécessaire d’allumer, de rallumer la foi en l’unité et taire les divergences. S’inscrivant dans le même registre de proposition de solutions, Dr Dramane Konaté lance un appel pressant à la « plume endogène ». Cela consiste pour l’écrivain de centrer sa plume dans une vision moins politique et plus pragmatique à la recherche de l’hypothétique solution de s’extirper à terme des valeurs occidentales. Et tandis que le conteur Ousseini Nikièma garde son idée de restaurer l’arbre à palabres pour mieux résoudre le fléau, Ounténi Natama dans son ouvrage « Le Prix de la stigmatisation » interpelle à la réflexion sur le comportement de la société où chaque Burkinabè doit revoir sa copie. Même s’il est d’avis avec le combat à travers les armes, le conteur adhère plus à la lutte contre le terrorisme avec la parole. « S’il y a ceux qui luttent avec les armes, il y a ceux qui luttent avec l’éducation. C’est aussi une arme. C’est en complémentarité que les choses peuvent évoluer », lâche-t-il.

Jean-Yves Nébié, le journaliste-poète aux vers acerbes contre l’hydre

Dr Dramane Konaté souhaite que la jeunesse puisse découvrir la mission qui est la sienne

Jean Sylvanus Ouali rapporte qu’il entend prendre son bâton de pèlerin pour aller à la rencontre de certaines personnes. L’acte authentique, avance-t-il, c’est d’attirer l’attention sur les écritures endogènes sur une thématique centrale. Tout au plus, Ounténi Félix Natama lui emboîte le pas. À ses temps libres, il n’hésiterait pas à s’engager pour promouvoir le contenu de son œuvre qui est une invite à la cohésion sociale, à la paix, à l’amour du prochain. Et sans manquer de dire que la littérature burkinabè s’est enrichie dans ces temps-ci à travers le terrorisme, Dr Dramane Konaté souhaite que la jeunesse puisse découvrir la mission qui est la sienne. L’écrivain, consigne-t-il, en dehors de ses écrits, reste ouvert à la société et à la Nation. Se verser dans l’élitisme est un vain effort pour Dramane Konaté. Il soulève la question épineuse de l’apport de la population à la base et souligne que cette question est enseignée dans les lycées et collèges.

La couverture de l’ouvrage « Sahela » de l’écrivain Dr Dramane Konaté

Jean Sylvanus Ouali ne dit pas le contraire quand il évoque l’importance de la vulgarisation d’un savoir social nécessaire à l’éducation dans les communautés. Le temps, soulève-t-il, est venu de dévoiler toutes pensées, tous ressentiments pour faire oublier la souffrance des enfants. Et de faire remarquer que c’est une crise qui va absolument passer, d’autant plus qu’il y a plus un regain d’intérêt pour la reconquête du territoire. S’inscrivant dans la même veine, Ousseini Nikièma est convaincu que l’éducation permet de sensibiliser. Il n’oublie pas que l’écrivain est le fruit de sa société et décrit le mal qui y existe. « Que chacun apporte sa pierre en fonction des difficultés factuelles », a-t-il suggéré. A l’évidence, le terrorisme a inspiré les auteurs burkinabè qui ne sont pas restés de marbre face au phénomène qui affecte parfois le tissu social. Bien au contraire, ils rendent compte des réalités sociales en lien avec le fléau et proposent des solutions pour juguler ou endiguer l’hydre.

Achille ZIGANI

Reportage publié dans la parution numéro 30 du journal La Nation en marche du 15 février au 14 mars 2025

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