L’Académie des sciences endogènes des savoirs (ACADES) a dédicacé le samedi 28 juin 2025 à Ouagadougou, le livre blanc sur le 15 mai intitulé Le culturel, le spirituel, le cultuel et l’immortel. Un livre qui vient éclairer d’un jour nouveau les enjeux liés à la tradition, à la modernité et à l’identité culturelle au Burkina Faso.
Intitulé Le culturel, le spirituel, le cultuel et l’immortel, ce livre de 194 pages est le tout premier document traitant du 15 mai, journée nationale des coutumes et traditions au Burkina Faso. La rédaction du livre est une initiative de l’Académie endogène des savoirs (ACADES). A la suite du Dr Dramane Konaté qui a planté le décor, le professeur émérite de sémiotique Yves Dakouo, présentant l’œuvre, a indiqué qu’elle est le fruit des réflexions de neuf auteurs. Le livre propose une plongée savante et vivante dans les dynamiques entre valeurs traditionnelles et société contemporaine. À travers huit contributions scientifiques et une contribution littéraire, cet ouvrage interroge la place de la tradition dans des domaines aussi variés que le genre, les religions, la langue, les médias ou encore les savoir-faire endogènes. Un projet ambitieux, mais salutaire, à l’heure où les repères sociétaux se redessinent dans un monde en perpétuelle mutation. L’originalité de l’ouvrage tient d’abord à son origine : l’ACADES, une structure regroupant des chercheurs indépendants – autodidactes ou universitaires – engagés dans la valorisation des savoirs traditionnels africains.

Pour ces chercheurs, la connaissance ne se limite pas aux murs de l’université. Elle s’enracine aussi dans l’expérience, la mémoire collective, les rites et les pratiques du quotidien. L’objectif affiché de l’ACADES est clair : démocratiser la recherche sans la dénaturer en donnant voix à ceux qui, bien que souvent exclus des circuits académiques classiques, détiennent un savoir précieux, ancré dans le vécu des peuples. « Evidemment, le succès de ce groupe permettra de rompre avec l’idée généralement bien établie qu’en dehors des universités, point de recherche. Ces chercheurs indépendants, regroupés donc dans l’ACADES, ont un centre d’intérêt commun », a souligné le Professeur Dakouo.
Le livre est structuré en quatre grandes sections. La première, « Tradition et genre », rassemble les travaux de Bernadette Sanou Dao et de Kadhi Dramé. Les deux auteures, à en croire le professeur émérite de sémiotique, explorent la place centrale de la femme dans la transmission des valeurs cardinales notamment la probité, l’honneur, le refus du mensonge, au sein de la société traditionnelle mandée. Elles soulignent toutefois que ce rôle est aujourd’hui fragilisé par les mutations sociales, la pression du monde professionnel et l’éclatement des familles. La mère moderne, prise entre responsabilités professionnelles et contraintes familiales, délègue de plus en plus son rôle éducatif à l’école, aux médias et aux réseaux sociaux.

La deuxième section, « Tradition et religions abrahamiques », s’intéresse aux interactions entre valeurs africaines et les deux grandes religions monothéistes présentes au Burkina Faso : l’islam et le christianisme. À travers les concepts de contextualisation en islam et d’inculturation en christianisme, les auteurs montrent que ces religions, bien que d’origine exogène, se sont adaptées aux cultures locales. L’usage des langues africaines dans la liturgie, l’introduction d’instruments traditionnels dans les offices religieux ou encore l’acceptation de certains rites locaux illustrent cette intégration progressive, selon Yves Dakuyo. Ainsi, l’islam et le christianisme, tout en conservant leur socle dogmatique, reconnaissent la richesse culturelle des peuples africains.
« L’endogène, ce n’est pas quelque chose qui est statique (…) C’est quelque chose qui est dynamique »
La troisième partie du livre, « Tradition, langue et médias », pose la question cruciale de la transmission intergénérationnelle des valeurs traditionnelles. Pour les auteurs, les langues nationales restent les vecteurs les plus authentiques des coutumes. Dans plus de 95% des rites traditionnels observés, ce sont les langues locales qui sont utilisées. Pourtant, les jeunes préfèrent souvent le français, perçu comme un signe de modernité. Face à cette tendance, l’ouvrage plaide pour une valorisation accrue des langues nationales dans l’administration, l’éducation et les médias. Il souligne également le rôle historique de la radio dans la promotion des cultures locales. Aujourd’hui, les réseaux sociaux offrent de nouvelles perspectives pour rendre les traditions plus visibles, à condition que leur contenu soit mieux encadré.

La dernière section du livre s’intitule « Tradition, culture et savoir ». Elle met en lumière des savoirs endogènes comme la métallurgie traditionnelle du fer, présentée comme une véritable science empirique. Reconnaître les bons sols, maîtriser les températures de fusion, fabriquer des outils : autant de compétences transmises sans manuels, mais avec rigueur. A ce titre, le livre propose même la création d’un musée national du fer, pour préserver cette richesse patrimoniale. Une autre contribution synthétise les us et coutumes des peuples burkinabè : langues, croyances, organisation sociale, parenté à plaisanterie et codes éthiques. L’intégrité, valeur souvent mise en avant dans les discours politiques, y est identifiée comme une constante des cultures traditionnelles.

Loin de promouvoir une vision figée, l’ouvrage défend l’idée d’une tradition dynamique, capable d’intégrer des éléments nouveaux sans perdre son essence. L’endogène, explique le Pr Dakouo, est un processus vivant où les valeurs anciennes et modernes dialoguent, se confrontent et se fécondent mutuellement. « L’endogène, ce n’est pas quelque chose qui est statique (…) C’est quelque chose qui est dynamique. Ce qui est nouveau aujourd’hui, peut être ancien demain et pleinement intégré», a-t-il indiqué. Lors de la présentation de l’ouvrage, Me Yacouba Drabo, coordinateur panafricain des Dozos sans frontières, a salué cette initiative qui « unit les fils et filles du Burkina sans distinction d’ethnies et de religions ». Il y voit un outil précieux pour renforcer la paix et la cohésion sociale. « C’est ensemble, main dans la main, que nous pouvons amener notre pays de l’avant », a-t-il affirmé.
Léon YOUGBARÉ

