Recrutés à partir du niveau BAC et DEUG II (2e année d’études universitaires) et formés à l’Ecole nationale supérieure (ENS) pour l’obtention de diplôme de Certificat d’aptitude professionnel-Collège d’enseignement général (CAP-CEG), ces désormais « nouveaux » professeurs doivent relever deux défis majeurs : comment rejoindre le poste et comment y survivre sans « aucun sous ». La Nation en marche a rencontré quelques enseignants qui nous racontent le périple de leur voyage suite à leur affectation et aussi les difficultés de se prendre en charge en attendant le fameux mandatement qui donne droit à la perception du salaire. De même, ils lèvent un coin de voile sur les conditions de leur stage ayant précédé leur certification et affectation dans leurs postes respectifs.
Après une année de formation théorique à l’École normale supérieure (ENS) à Koudougou et durant l’année scolaire 2022-2023, ces professeurs ont effectué un stage probatoire durant l’année 2023-2024. Les notes obtenues dans les deux cas permettent de juger ainsi leur aptitude à enseigner, donnant droit au précieux Certificat d’aptitude professionnel-Collège d’enseignement général (CAP-CEG). Après ces étapes, l’on est désormais affublé du titre de fonctionnaire. Mais attention ! « Ce n’est que le début du commencement », comme le dit un adage populaire. Il faut attendre d’être, primo, enrôlé ; secundo, intégré et tertio, de disposer de numéro matricule puis mandaté. S’ils n’ont pas encore été mandatés, il y a lieu de noter que l’étape de l’enrôlement et du tirage pour affectation est révolue. Mais, comment ont-ils réussi à rejoindre leurs postes respectifs ? Nul n’ignore la situation sécuritaire que traverse le Burkina depuis une décennie environ avec son lot de conséquences, notamment l’inaccessibilité de certaines zones du pays. Pour le cas de ces enseignants, rejoindre le poste d’affectation répondait à une double équation : disposer de moyens financiers et relever le défi de l’accessibilité des zones concernées.
Parmi ces derniers, il y a Basile Ilboudo. Il est professeur de Mathématiques-Science de la vie et de la terre (SVT) au village de Zanré dans la commune de Diabo, dans la province du Gourma. Il a vécu ses premières difficultés pendant le stage à Ouagadougou. En effet, raconte-t-il, « je tenais six classes au total dont deux 6e ; l’une d’un effectif de 98 élèves et l’autre 84. Je tenais ensuite une classe de 5e, de 4e et deux classes de 3e en raison de 24h par semaine, dépassant la norme de 22h. C’était assez pour un stagiaire. » Mais la fin de cette épreuve n’est que le début d’une autre, notamment comment survivre en attendant le mandatement. Dans la commune de Diabo, le bitumage en cours de la route régionale Tibga-Diabo-Comin Yanga qui doit traverser la commune, a fait grimper les prix des loyers et les maisons sont difficiles à trouver ; la demande étant devenue subitement forte avec l’arrivée des acteurs du projet routier qui veulent un toit où dormir. S’il a pu malgré tout trouver une maison en location, Monsieur Ilboudo doit débourser 10 000 F par mois pour une maison chambre-salon. «Pas aussi élevé mais difficilement supportable pour un enseignant sans revenu parce qu’il faut aussi prendre en compte l’alimentation, les factures d’eau et d’électricité, la santé, le carburant pour se déplacer, etc.», précise-t-il, d’autant plus que le salaire ne tombe pas pour le moment avec l’absence du mandatement. Quant au volume horaire, Basile Ilboudo en a pour 16h par semaine pour 4 classes de la 6e à la 3e avec des effectifs moins élevés, à l’exception de la 6e qui contient 90 élèves.

Basile Ilboudo, prof de Math-SVT à Zanré dans la commune de Diabo

De la commune de Diabo dans la région de l’Est, nous nous rendons dans la province du Namentenga. Nous échangeons avec Judicaël Ouédraogo, professeur de Français-anglais dans la commune de Tougouri, une localité située à 65 km de la capitale régionale Kaya. D’un professeur à un autre, les situations et les difficultés diffèrent. Pour le cas de Judicaël, après avoir effectué son stage probatoire à Boussouma, près de Kaya dans la région du Centre-Nord, il est affecté à Tougouri après un tirage au sort à Koudougou où son choix s’est porté sur ladite région. « Le stage, je l’ai passé pratiquement dans de bonnes conditions même s’il faut reconnaitre que le premier contact avec les élèves en tant qu’enseignant n’a pas été facile», confie-t-il d’entrée de jeu.

« Pour rejoindre le poste à Tougouri, je suis parti avec un convoi qui a démarré à Kaya aux environs de 07h30-08h. J’ai mis pied à Tougouri vers 17h 30, soit près de dix heures de route pour 65 km »

Dans la localité, il n’y a que deux établissements fonctionnels et une seule classe de 2nde A comportant seulement 2 élèves. Mais à peine arrivé dans son poste avec un grand retard, il n’y passera que deux semaines et revenir à Kaya pour les congés de la Noël 2024. «J’ai quitté Tougouri et rejoint Kaya comme c’était déjà bientôt la fin du 1er trimestre », nous dit-il au bout du fil. «Déjà la fin du trimestre en novembre ?», lui avons-nous relancé ; les échanges ayant eu lieu en fin novembre. « Nous tirons vers la fin du trimestre et j’ai eu un convoi qu’il ne fallait pas rater parce que ça pourrait être compliqué après. Les convois sont irréguliers et imprévisibles, prudence sécuritaire oblige », soutient-il, suivi d’un rire qui cache mal la tristesse qui se laisse sentir dans sa voix. Une situation qui le contraint à replier à environ trois semaines avant la date normale des congés (normalement après la mi-décembre).

Il nous raconte par la même occasion le périple de son premier voyage pour rejoindre Tougouri. « Pour rejoindre le poste à Tougouri, je suis parti avec un convoi qui a démarré à Kaya aux environs de 07h30-08h. J’ai mis pied à Tougouri vers 17h 30, soit près de dix heures de route pour 65 km», a-t-il laissé entendre de l’autre bout du fil. La raison, explique-t-il, les engins explosifs improvisés sur la route obligent les soldats à marquer des poses (pratiquement à chaque 200 mètres) pour déminer afin de libérer la voie. « C’était vraiment pénible. A la sortie de Pissila, la pose a pris près de deux heures et la soif et la faim devenaient intenses si bien que certains étaient obligés de replier sur Pissila pour chercher de l’eau à boire et quelque chose à grignoter», raconte Judicaël Ouédraogo. Et d’ajouter que durant tout le trajet, la routine était la même : s’arrêter de temps en temps pour checker, déminer si mine il y en a, puis continuer. Après Ouanobian, poursuit-il, la route qui va jusqu’à Tougouri, longue de seulement quelques kilomètres est quasiment impraticable. Une zone inhabitée devenue l’ombre d’elle-même. Les décombres (camions calcinés déposés çà et là aux abords de la voie) laissent entrevoir une triste histoire causée par la barbarie terroriste. Et Monsieur Ouédraogo de s’exclamer : «Ce décor n’a laissé personne indifférent et la stupéfaction se lisait sur les visages de ceux qui faisaient partie du convoi » ; redoutant ainsi le danger d’une attaque terroriste éventuelle. Tout ce périple pour juste dispenser deux semaines de cours, visiblement insuffisantes pour évacuer le programme du 1er trimestre et évaluer les élèves. «Mais comme à l’impossible, nul n’est tenu. Alors, j’ai fait ce que je pouvais faire », a-t-il justifié. Pourquoi alors n’avoir pas alors attendu janvier à la faveur de la reprise des cours après les congés pour se rendre au poste d’affectation ? A la suite de cette question, apprend-on, il fallait mettre les bouchées doubles pour se présenter à temps dans son établissement ; la date d’arrivée étant généralement prise en compte dans la détermination de la période à partir de laquelle court le mandatement pour le paiement du salaire. Aussi, précise M. Ouédraogo, il n’a tenu seulement que deux classes. Là aussi, ça s’explique : compte tenu du retard accusé pour rejoindre le poste faute de convoi, l’école s’était vue dans l’obligation de faire appel à un enseignant vacataire.

Judicaël Ouédraogo, prof d’anglais-français à Tougouri

Et pour retourner bientôt au poste à la fin des congés des fêtes de fin d’année 2024, il faut encore attendre un convoi que M. Ouédraogo espérait obtenir «avant la fin des congés pour nous permettre de repartir remplir pleinement notre mission». Mais au moment où nous tracions ces lignes ce 13 janvier 2025, il était toujours bloqué à Kaya dans l’attente d’un convoi ce, après avoir raté un convoi pour n’avoir pas été informé à temps. « Je ne suis pas seul dans cette situation. Des collègues de ma région sont aussi concernés », nous confie-t-il. Les convois sont imprévisibles pour des raisons sécuritaires. Les déplacements par convoi sont devenus le quotidien de certains agents de l’État dans certaines zones. Mais comment assurer ces déplacements, notamment assurer le carburant pour ceux qui le font à moto ou les frais de transport pour ceux qui empruntent les compagnies de transport ? Un véritable casse-tête pour les nouveaux fonctionnaires qui attendent impatiemment leur intégration et leur mandatement. Déjà un trimestre à vivre dans des zones dont la sécurité n’est pas au beau fixe et sans « sous ». «Ceux qui ont un salaire même ne s’en sortent pas, à plus forte raison nous qui ne percevons rien pour l’instant », relate notre interlocuteur qui explique que pour l’instant (en novembre 2024), les éléments de la promotion ne sont pas considérés comme des fonctionnaires, puisque n’ayant pas de numéro matricule d’abord. Ainsi, ajoute-t-il, «à chaque fois qu’une occasion de sortir se présente, alors on n’hésite pas à la saisir pour aller se ressourcer. Surtout que nous devons nous prendre en charge à tous les niveaux : déplacement, logement, alimentation, santé, etc.». Actualisant nos informations, il nous apprend en ce mi-janvier 2025 que les numéros matricule «sont en train de sortir par compte-goutte ». Pendant qu’une autre source nous informe qu’une vingtaine des concernés aurait acquis leur arrêté d’intégration devant ouvrir la voie à leur mandatement.

L’Etat gagnerait à réserver un traitement diligent de la question du mandatement

Et sur la question du coût de la vie, Monsieur Ouédraogo a fait savoir qu’il débourse 15 000 F par mois pour une maison chambre-salon sans eau et sans électricité. A cela s’ajoute la cherté des denrées alimentaires qui viennent compliquer la situation, si bien que d’aucuns conseillent de s’en procurer depuis Kaya. Par ailleurs, un « nouveau » fonctionnaire qui a requis l’anonymat, trouve incompréhensible que certains aient déjà leur numéro matricule et arrêté d’intégration, alors que d’autres doivent encore prendre leur mal en patience. Une situation difficilement acceptable par ce dernier qui a relevé qu’il a fait face à une pléthore d’élèves pendant son stage. «Je tenais 2 classes, notamment une classe de 4e de près de 90 élèves et une classe de 5e de près de 120 élèves. Avec cet effectif pléthorique, c’est difficile d’instaurer la discipline dans la classe et c’était épuisant lors de la correction des copies des devoirs et compositions », révèle-t-il.

Enfin, nous mettons le cap dans la province du Houët. Professeure de Français-anglais à Moukoma (également orthographié Moukouma), un village situé à une soixantaine de kilomètres de Bobo-Dioulasso, Alida Guiré que nous avons contactée, fait partie de la promotion qui affronte le terrain de l’enseignement en titulaire cette année. Elle qui a effectué son stage probatoire à Koro, une commune rurale située à 15 km de Bobo, est aujourd’hui dans un village qui a subi des menaces terroristes en 2022. Une situation qui avait contraint le CEG de la localité à fermer ses portes pour les rouvrir en 2023. Fonctionnel en cette année scolaire 2024-2025, l’établissement a besoin d’être renforcé en personnel selon les dires de notre interlocutrice. « Nous ne sommes que trois enseignants sur place. Le directeur lui-même donne des cours dans deux matières. Mais côté effectif, c’est plutôt gérable, puisque le total de l’école ne vaut pas 100 élèves », explique Alida Guiré.

Avec la situation sécuritaire difficile, c’est un parcours du combattant pour certains professeurs de collège de rejoindre leur poste d’affectation

Cependant, l’accès au village relève d’un parcours du combattant. Un véritable calvaire selon l’enseignante qui explique qu’une partie de la voie est entièrement sablonneuse, obligeant les usagers, surtout les femmes, à pousser leurs motos sur 6 à 7 km. A l’en croire, l’autre défi, le plus difficile d’ailleurs, concerne la prise en charge (transport, loyer, alimentation, santé, etc.). «Dans notre établissement, l’Association des parents d’élèves, au regard du faible effectif total des élèves, n’est pas en mesure de nous soutenir financièrement. Nous nous débrouillons comme nous pouvons et c’est vraiment difficile», souligne-t-elle tout en invitant les autorités à accélérer le processus de mandatement afin de soulager les nouvelles recrues dans la Fonction publique.

C’est le même son de cloche chez Judicaël Ouédraogo (l’enseignant affecté à Tougouri) qui pense par ailleurs que face à ce chemin de croix des enseignants, l’Etat gagnerait à réserver ne serait-ce qu’un traitement diligent et exceptionnel de la question du mandatement pour le cas des professeurs affectés dans les zones à fort défi sécuritaire ; situation oblige, pour les permettre de faire face convenablement à une situation exceptionnelle. Aux dernières nouvelles, la promotion concernée aurait déposé une demande d’audience auprès du ministre de la Fonction publique pour solliciter la diligence dans le traitement de leur dossier de mandatement.

Léon YOUGBARÉ

NB : Reportage publié dans le numéro 29 du journal La Nation en marche du 15 janvier au 14 février 2025.

À noter qu’un mois et demi après la publication de l’article dans le journal, soit fin février 2025, une partie des intéressés a commencé à bénéficier de leur mandatement, c’est-à-dire le paiement des arriérés de leur salaire de base, en attendant plus tard le paiement par l’État des arriérés des indemnités à travers un exercice de correction. Si certains ont aussi bénéficié de ce sésame de mandatement cette fin de mars 2025, d’autres attendent toujours impatiemment leur tour jusqu’à ce jour 29 mars 2025 où nous publions cet article sur ce site.

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