Le clash est désormais ouvert entre le président du Faso, Ibrahim Traoré, et le journal JeuneAfrique. Depuis l’allocution faite à Ziniaré, le 20 mars 2025 par le président Traoré dans la région du Plateau central où il égratigne « les médias impérialistes » et révèle que le journal JeuneAfrique a courtisé le régime « au tout début 2022-2023 pour nous faire payer et laver notre image », la réaction du directeur de publication de celui-ci, Marwane Ben Yahmed, ne s’est pas fait attendre. Faisant litière des règles minimales de courtoisie, la passe d’armes entre les deux parties censées regarder dans la même direction eu égard à leurs valeurs communes de libération de l’Afrique, est fort regrettable.
Comment 2 parties, dont l’une se targue d’avoir œuvré à l’indépendance des Etats africains dans les années 60 et l’autre d’œuvrer à son indépendance réelle des puissances impérialistes, ne parviennent-elles pas à s’entendre, si ce n’est se livrer à des invectives par médias interposés ? Cette question, bien des observateurs de la scène politique nationale et internationale se la posent à cor et à cri. Ce bras de fer entre JeuneAfrique et le président Traoré, même s’il ne rappelle pas les rapports entretemps tendus entre le journal et les présidents africains Houphouët Boigny, Hassan II, Mobutu, Bourguiba, Kadhafi et Joseph Kabila, est véritablement un remake de l’histoire. En ce sens qu’il ressemble bien à celui qui a opposé l’organe à l’ancien président guinéen, Sékou Touré.
Bien que celui-ci soit résolument engagé à développer son pays en s’affranchissant de la tutelle parisienne tout en froissant certaines libertés, ses rapports avec l’organe dit panafricain étaient exécrables au point que JeuneAfrique a été interdit en Guinée pendant 20 années. A y regarder de près, 2 raisons expliquent cette situation : soit pour l’organe, il ne suffit pas d’œuvrer pour l’indépendance du pays, mais il faut mettre un point d’honneur à respecter un certain nombre de libertés fondamentales qui passent en priorité devant le combat indépendantiste de nos nations en construction. Soit pour l’organe, son intérêt majeur est la protection des intérêts de Paris et tout président qui ose toucher à ceux-ci – comme c’est le cas des présidents Touré et Traoré –, s’expose au courroux de l’organe à travers un traitement tendancieux, dans ses colonnes, des faits politiques du pays du président concerné.
Aujourd’hui, bien des observateurs souscrivent à la seconde hypothèse sus-citée en pensant que JeuneAfrique est devenu l’instrument de la politique française et un outil paradoxal au service de certains dictateurs africains qu’il était censé combattre. En témoigne ce réquisitoire publié en 2019 sur le site guineenews où il est reproché à la rédaction de l’organe d’avoir œuvré à accompagner par la plume, l’ancien président Alpha Condé à se maintenir au pouvoir à travers un 3e mandat qu’il n’aura exercé que sur une courte durée. Avant la chute fatidique par le coup d’Etat de Doumbouya.
Il est désormais loin ces années de gloire où l’organe jouissait d’un capital-sympathie quasi inconditionnel dans l’opinion africaine dont une bonne partie en faisait sa Bible, au grand dam de l’ancien président congolais Mobutu qui, une fois hérissé, s’est exclamé : « JeuneAfrique n’est pas la Bible ». Si avec les présidents Touré et Traoré, JeuneAfrique aura finalement fait preuve de constance, force est de constater que cette constance a considérablement affecté son image dans l’espace AES (Alliance des Etats du Sahel) où l’organe était attendu pour être un allié dans la bataille antiterroriste pour la libération du Sahel. La dégringolade de son image a d’autant plus été facile que les populations de l’AES qui souffrent le martyr depuis plus d’une dizaine d’années, pensent réellement que Paris – qui est en froid avec l’AES – constitue une partie du problème qu’elles vivent.
Volonté de la Loterie nationale burkinabè de sortir du capital du journal
A cela s’ajoutent la côte de popularité du président Traoré qui est montée d’un cran et l’offensive de communication menée sur le terrain par les bataillons d’intervention rapide en communication fidèles au président Traoré, qui ont pignon sur rue. Conséquence, toute publication de JeuneAfrique sur les réseaux sociaux égratignant le régime de Ouagadougou passe sous les fourches caudines du lynchage médiatique des soutiens du régime Traoré discréditant et réfutant en bloc le contenu de la publication. «Mon regret est d’avoir lu un seul jour jeune à fric », «Jeune à fric est pathétique », «Dommage. JeuneAfrique, tu nous fais la honte », « Tu deviens un obstacle à la bonne marche de notre transition, on t’allume », « A cette allure, nous allons démystifier jeune à fric », etc., peut-on lire en commentaires suite à l’une de ces publications du journal. C’est la volée de bois vert. C’est dire si dans ce bras de fer, le rapport de force est à l’actif du président Traoré qui jouit sur la question, d’un soutien populaire.
Avec cette dernière passe d’armes entre le président Traoré et JeuneAfrique, ce n’est pas demain la veille de la lune de fiel entre les 2 parties. Surtout que Paris et Abidjan qui pouvaient servir de médiateurs influents dans cette crise politico-médiatique – comme ce fut souvent le cas dans le passé lorsque le journal était interdit dans certains pays africains comme le Maroc –, ne sont pas elles aussi en odeur de sainteté avec Ouagadougou. De quoi desservir JeuneAfrique. Surtout qu’à l’interdiction de diffuser l’organe au Burkina dont on imagine le poids du manque financier à gagner, s’est superposée la volonté de la Loterie nationale burkinabè (LONAB) de sortir du capital du journal, si ce n’est déjà fait après l’envoi d’une correspondance de notification à cet effet. Enfin, dans ce contexte où la cordialité n’est pas la chose la mieux partagée entre le régime Traoré et JeuneAfrique, nul besoin d’être Prothée ou Kahina pour deviner que le journal a vu son robinet financier fermé à la Caisse nationale de sécurité sociale du Burkina où l’organe obtenait des juteux contrats de publicité. La messe est dite…
Adama KABORÉ
Analyse parue dans le numéro 32 du journal La Nation en marche du 15 avril au 14 mai 2025

