An 61 de la naissance de Lucky Dube : L’épopée d’un reggaemaker africain hors-pair

Ce 3 août 2025 marque le 61e anniversaire de la naissance du reggaemaker sud-africain Philippe Lucky Dube. Né le 3 août 1964 à Ermelo en Afrique à la suite d’une série de fausses couches qu’a connues sa mère, son nom Lucky lui a été donné après avoir survécu à une maladie grave quelques mois après sa naissance. De parents pauvres, il passe son enfance dans un jardin avant de s’inscrire à l’école primaire où il chante à la chorale. Il s’y distingue rapidement et devient le meneur de la chorale. Dans la foulée, il se lance dans la musique : il joue dans des groupes de rock et profite des vacances pour enregistrer ses premières chansons à 18 ans, au sein du groupe The love brothers où il a rejoint son cousin, en 1977.

Mais un obstacle se dresse sur son chemin de carrière musicale. Sa mère Sarah n’y voit pas d’avenir prometteur et n’encourage pas son fils sur ce chemin. Mais, y tenant mordicus, Lucky Dube ne prendra pas en compte l’avis de sa mère. Il réalise 5 productions discographiques dévolues à la musique zoulou traditionnelle mbaqanga qui l’a révélé au public. Avant de passer, en 1984, au reggae avec l’album « Rasta never die » qui ne connaitra pas du succès, car censuré sur les ondes des Radios sud-africaines. A l’époque, le pays est placé sous état d’urgence avec aux commandes des Blancs qui discriminent les Noirs à travers la politique de l’apartheid. Malgré tout, l’artiste parvient à vendre 4 000 exemplaires de l’album.

Lucky Dube sur scène. Derrière lui, ses 3 choristes

Il utilise sa musique pour chanter son enfance, son vécu et les problèmes politiques. En 1985, sort l’album « Thant about the children » ; s’ensuit en 1987 l’album « Slave » où il dénonce l’alcoolisme qui affecte la société sud-africaine et brise bon nombre de familles. Somme toute une œuvre autobiographique, car il n’a fait que parler de son histoire. Elevé par sa mère qui le confiait souvent à sa grand-mère pour aller chercher la pitance du jour, il a grandi sans une vraie chaleur paternelle. Son père a dû quitter le giron familial, incapable d’assumer son rôle de père de famille car rongé par l’alcool. L’artiste utilise aussi son art pour dénoncer les affres de l’apartheid, cette politique de développement séparée où les Noirs n’ont pas les mêmes droits que les Blancs sur une terre africaine. Et l’album « Together as one » sorti en 1988 en est l’illustration parfaite. « Beaucoup de gens détestent l’apartheid. Pourquoi l’aimez-vous ? De nos jours, les chiens et chats, après s’être entredéchirés, ont fini par se pardonner. Pendant des années, on s’entretue et aucune solution ne pointe à l’horizon. Alors, unissons-nous et entendons-nous», chante-t-il dans Together as one, un véritable réquisitoire contre les concepteurs et les soutiens de l’apartheid. Il se définissait comme un rasta qui ne fume pas et ne boit pas : « Si être rasta, c’est d’avoir des dreadlocks, fumer de la ganja, se saouler, alors je ne suis pas rasta. Je suis rasta si être rasta est une conviction, une façon saine d’être », laquelle l’empêchera de goûter aux affres de la prison qu’il décrit dans l’album Prisoner sorti en 1989. Hit mondial, l’album sera vendu à 100 000 copies en seulement 5 jours et permet à l’artiste de récolter 4 prix dont celui de la meilleure voix masculine.

Pendant sa carrière, il remporte d’autres prix, notamment au Ghana awards music en 1996 où il est l’artiste international de l’année ; au world music de Montcarlo, serious reggae business décroche une récompense pour l’album le mieux vendu. Après Prisoner, l’artiste fait sortir en 1991 l’album « House of exile » en hommage aux combattants de l’apartheid, aux libérateurs de l’Afrique du Sud dont Nelson Mandela était l’une des figures de proue… L’album sera vendu à des millions d’exemplaires, lui permettant d’asseoir son autonomie financière et d’avoir une visibilité internationale ; sans oublier que ce chef-d’œuvre lui a permis de remporter 2 prix.

« Lucky Dube donnait des dizaines d’interviews par jour, c’était inimaginable. Parfois, il y avait au concert, 100 000 fans »

Un des rois de la reggae music en terre africaine, il est bien apprécié des scènes américaines, européennes et africaines, en témoigne ce concert en Ouganda où la police utilisa du gaz lacrymogène pour disperser la foule. Selon Billy Domingo, manager des tournées de Lucky, «Au Ghana, on n’a pas pu atterrir, tellement il y avait du monde sur la piste ; il fallait fermer la route pour nous laisser passer. Lucky Dube donnait des dizaines d’interviews par jour, c’était inimaginable. Parfois, il y avait au concert, 100 000 fans », lesquels ont toujours demandé à cor et à cri la célèbre chanson « Remember me ». « Papa, tu as quitté la ville depuis plusieurs années, promettant de revenir s’occuper de nous les enfants. Plusieurs années sont passées, mais tu ne fais aucun signe de vie. Maman est morte, victime d’une crise cardiaque quand elle a appris que tu t’es mariée avec une autre femme. Quel que soit le lieu où tu es, souviens-toi de moi. Quel que soit ce que tu fais comme travail, je t’aime papa. Errant sur les rues de Soweto, je ne sais où me rendre », chante-t-il dans cette chanson. Avec à son actif 21 albums dont 16 consacrés au reggae, il a partagé la scène avec des monstres sacrés de renom dont Ziggy Marley, Céline Dion, Peter Gabriel, Tiken Jah Fakoly, Alpha Blondy. Ce dernier lui a d’ailleurs rendu hommage en ces termes suite à son assassinat : « Musicalement parlant, j’adore ce qu’il fait. Il a apporté sa touche particulière au reggae africain avec sa voix et ses claviers qui pleurent. C’est vraiment très beau ».

3 hommes condamnés à la prison à vie dans l’affaire de l’assassinat de l’artiste

L’année 1993 marque la sortie de l’album « Victims », vendu à un million d’exemplaires dans le monde entier et dédié à tous les combattants de la liberté victimes de la haine des thuriféraires de la violence. D’ailleurs, celle-ci sévissait en Afrique du Sud, du vivant de l’artiste, avec en moyenne 50 morts par jour et finira par faire de l’artiste une autre victime. « As-tu jamais imaginé que tu peux quitter ta maison et rentrer chez toi dans un cercueil ? », chantait-il dans son album « Soul taker » sorti en 2001, dénonçant ainsi la hausse du taux de criminalité dans son pays. L’artiste a toujours placé les maux de son pays au cœur de sa musique, sans savoir que sa vie même allait en devenir le symbole. La renommée mondiale de l’artiste lui vaut une signature avec la maison de disques amériacaine Motown au milieu de la décennie 90. D’une manière générale, la décennie 90 a été marquée par une sortie prolifique d’albums : Capture live en 1990, House of exile en 1991, Victims en 1993, Trinity en 1995, Serious reggae business en 1996, Taxman en 1997, The way it is en 1999. A la sortie de ce dernier album, Lucky Dube se rend à Ouagadougou au Burkina pour un concert au stade du 4-Août. Appréciant « One love » de Bob Marley qu’il reprend à ses débuts de carrière, il est toujours sur scène entouré de 3 choristes comme Bob Marley ce, depuis 1989 jusqu’à son assassinat le 18 octobre 2007 à Rosettenville dans la banlieue sud de Johannesburg.

Une vue des obsèques de Lucky Dube après son assassinat

Cet assassinat a provoqué une indignation mondiale, notamment au Rwanda ouu l’artiste préparait un projet en faveur des enfants orphelins du génocide de 1994. Un an avant son assassinat, soit en 2006, l’on note la sortie de l’album « Respect », véritable chant de cygne de qualité, c’est-à-dire la dernière œuvre de l’artiste. En avril 2009, un tribunal de Johannesburg a condamné 3 hommes à la prison à vie dans l’affaire de l’assassinat de l’artiste. Près de 18 ans après sa mort, la musique de Lucky Dube continue d’être fredonnée par le public, conférant aux œuvres du Sud-Africain une véritable intemporalité. Back to my roots, The hand that giveth, Slave, Together as one, House of exil, Victims, The way it is, I got you baby, How will i know, Hold on, God bless women, False prophet, Let Jah be praised, Reggae is strong, Different colours, etc., sont des exemples de chansons de Lucky Dube qui continuent de faire le bonheur des mélomanes… Preuve que l’artiste a vécu utile à travers un parcours épique hors-pair, laissant derrière lui une femme et 7 enfants.

Adama KABORE

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