Au fil de plusieurs semaines de bain dans les kiosques PMU’B et les Espaces course en direct (ECD) dans la ville de Ouagadougou, un monde foisonnant s’est dévoilé, bien au-delà du simple pari hippique. Dans ces lieux grouillants, où se mêlent espoir de gains, discipline technique, solidarité contrainte et anecdotes saisissantes, se construit chaque jour une véritable micro-société. Entre parieurs chevronnés armés de journaux spécialisés, novices attirés par les grosses cagnottes, aide-vendeuses confrontées à la pression des foules et fortunes soudaines qui alimentent les mythes urbains, l’univers du PMU’B apparaît comme un miroir social saisissant. Une plongée au cœur d’un écosystème vibrant, parfois rude, mais toujours captivant.
De kiosque en kiosque, au gré des rencontres et des conversations, l’on s’aperçoit que le PMU’B façonne des habitudes, forge des codes et construit de véritables communautés de joueurs. L’immersion révèle un univers où chacun développe ses repères, ses méthodes et son propre rapport au risque, porté par une passion qui dépasse largement le simple divertissement. Pendant plus d’un mois, nous avons sillonné plusieurs kiosques PMU’B et Espaces course en direct (ECD) de la ville de Ouagadougou, du quartier Wayalghin à Gounghin, en passant par Dassasgho, Bendogo, Saaba et Wemtenga, afin de comprendre, au-delà des clichés, le véritable écosystème des courses hippiques et son impact sur les parieurs. Cette immersion révèle un univers complexe, structuré, vibrant, où se mêlent passion, espoir de gains, frustrations, stratégies de jeu et réalité sociale. Mais avant d’aborder les parieurs, il fallait comprendre les codes du milieu. Les programmes imprimés de la Loterie nationale burkinabè (LONAB) et les journaux hippiques regorgent d’abréviations comme PSF pour «Piste en sable fibré », DP pour « Déféré des postérieurs », DA pour « Déféré des antérieurs », etc. Les habitués s’en servent avec une aisance déconcertante. Aussi, il fallait explorer au préalable le vocabulaire stratégique propre au PMU. Les « favoris » désignent les chevaux à cote faible et les plus attendus à l’arrivée, tandis que les « outsiders » sont ceux disposant de cote relativement plus élevée. A cela s’ajoutent les « tocards » qui sont les chevaux à cote très élevée, moins pronostiqués, avec une faible probabilité d’être à l’arrivée. Les combinaisons de jeu varient selon les jours : le quinté, recherchant l’ordre des cinq premiers chevaux, se joue les mercredis, vendredis et dimanches ; le tiercé occupe la journée du samedi ; et le quarté (les 4 premiers chevaux à l’arrivée) s’applique aux autres jours. Chaque formule impose un niveau d’analyse différent et conditionne le niveau de risque… comme l’espérance de gain.

Le paysage des jeux hippiques proposés au PMU’B repose sur 3 grandes catégories, chacune avec ses codes, ses figures emblématiques et ses spécificités techniques. Les courses hippiques se déroulant en France sur différents hippodromes (Vincennes, Auteuil, Amiens, Longchamp, Deauville, Chantilly, Saint Cloud, Pau, etc.), la première catégorie est le trot attelé, une discipline où le cheval évolue en traction d’un sulky conduit par un driver. Les distances oscillent entre 2 100 et 2 900 mètres. Dans ce registre, un nom domine les discussions : Jean-Michel Bazire, récemment victime d’un accident lors d’un entrainement avec un cheval. Réputé pour sa régularité et son efficacité, il est considéré comme l’un des drivers les plus redoutés du circuit, au point que les parieurs connaissent également son fils, qu’il a formé au métier. D’autres professionnels, tels qu’Éric Raffin, Mathieu Abrivard ou encore Benjamin Rochard, sont également cités comme des références par les habitués.
Le journal Défi occupe une place centrale dans la préparation du jeu hippique
La 2e catégorie, plus ancienne et largement populaire, est la course de plat, encore appelée galop. Les jockeys qui y évoluent, figurent parmi les plus célèbres de la scène hippique internationale dont Christophe Soumillon, Mickaël Barzalona, Maxime Guyon ou Cristian Demuro qui sont fréquemment évoqués dans les kiosques. Les distances y varient de 1 200 à 3 200 mètres, avec un niveau de difficulté de jeu qui augmente sensiblement au-delà de 2 000 mètres. Plusieurs parieurs soulignent que sur les longues distances – notamment entre 2 400 et 3 200 mètres –, les tocards arrivent généralement à s’illustrer pour bouleverser l’ordre d’arrivée, ouvrant la voie à des gains particulièrement consistants. « Je me rappelle qu’en fin août 2025, le jeu de plat portait sur une distance de 2 400 mètres et ce jour-là, aucun parieur n’a trouvé la bonne combinaison dans l’ordre. Même la combinaison dans le désordre a payé plus de 2 millions de francs CFA, du fait que les 3 premiers chevaux à l’arrivée étaient tous des tocards », se souvient le parieur M. Moussa qui n’a pas souhaité révéler son patronyme. Enfin, la 3e catégorie concerne les haies ou le steeple chase où les chevaux sont appelés à sauter pour surmonter des obstacles appelés haies, sur des distances variant de 3 600 à 4 700 mètres. Là, les jockeys sont différents de ceux des catégories précédentes. On y compte J. Reveley, A. Zuliani, L. Brechet, etc.

La façon dont les parieurs élaborent leurs mises s’appuie sur un véritable rituel, façonné par l’expérience, les habitudes personnelles et la quête permanente d’informations jugées déterminantes pour augmenter les changes de gains. Beaucoup expliquent qu’ils passent au kiosque en fin de journée pour récupérer le programme du lendemain. Certains le consultent immédiatement, sur place, tandis que d’autres préfèrent l’étudier tranquillement à la maison, parfois tard dans la soirée, afin de préparer leur pari avant de se rendre au travail le lendemain. Ce temps d’analyse constitue pour eux une étape essentielle, car il conditionne la stratégie de jeu. Le journal Défi occupe une place centrale dans cette préparation. Disponible pour consultation gratuite dans les kiosques PMU’B, il est considéré comme un outil incontournable, au même titre que les tableaux d’affichage installés dans chaque kiosque. Sur ces tableaux figurent notamment le « coup sûr » et la « course visée » du jour, des repères issus du même journal. On y retrouve aussi la « liste type », qui classe les chevaux selon l’ordre de pronostic fait par la presse hippique française, du premier au dernier, offrant ainsi une synthèse rapide des tendances. « La liste type, on la prend chaque jour dans le journal Héros », nous confie une aide-vendeuse. Ces supports servent de base aux réflexions des joueurs, chacun des parieurs affirmant disposer de sa propre méthode de combinaison, soigneusement affinée au fil du temps.

Pourtant, la confiance accordée à ces systèmes reste très relative. Les parieurs interrogés reconnaissent unanimement qu’aucune méthode n’offre une garantie de succès. Les pronostics du journal Défi eux-mêmes sont souvent jugés décevants ou imprécis. Certains affirment même que les suggestions des journaux passent régulièrement à côté de l’arrivée réelle. C’est ce qui pousse les joueurs à diversifier leurs sources. Outre Défi, ils consultent une multitude d’autres journaux, nationaux ou internationaux, accessibles en kiosque ou en ligne. Dans l’un des kiosques, nous avons entendu un client demander en lange nationale mooré : « Nafolo beeme bii ? », autrement dit « Y a-t-il du Nafolo ? », référence à un journal vendu à 100 F. Le marché de la presse spécialisée est en réalité très étendu dans le domaine de la course hippique. De nombreux journaux se vendent à des prix modestes – souvent 100 F – mais d’autres atteignent des montants bien plus élevés, allant de 2 000 à 10 000 FCFA selon le niveau d’analyse proposé. Une aide-vendeuse au quartier Gounghin, qui a requis l’anonymat, évoque même l’existence d’un journal vendu à 50 000 FCFA, réservé à une clientèle très ciblée à la recherche d’informations premium. À cela s’ajoutent désormais les pages Facebook, groupes WhatsApp, sites web et plateformes SMS, qui offrent des pronostics aux parieurs. Cette profusion d’outils témoigne de l’intensité de la recherche d’information chez des parieurs toujours en quête du détail susceptible de faire basculer la chance de leur côté.
Entre gains réels et désillusions persistantes
La satisfaction des parieurs reste contrastée et donne lieu à une mosaïque de récits, oscillant entre réussites spectaculaires et désillusions répétées. Interrogés sur leur rapport au gain, plusieurs d’entre eux, qui ont accepté de s’exprimer sous couvert d’anonymat, évoquent une expérience profondément ambivalente. Certains disent parvenir régulièrement à « toucher l’arrivée », quand d’autres admettent que le jeu reste imprévisible, exigeant et souvent frustrant. Dans un espace de courses en direct, une responsable de l’administration de la Loterie nationale burkinabè (LONAB) nous explique que pour une frange de joueurs, le PMU est devenu une véritable activité économique. Selon elle, certains parieurs « ne peuvent pas faire une semaine entière sans bouffer », soulignant que le jeu constitue parfois une source de revenus parallèle, sinon principale. Elle relate notamment le cas d’un agent des douanes qui aurait financé plusieurs biens immobiliers grâce à ses gains. Soupçonné un temps par sa hiérarchie de détournement de fonds, ce dernier a finalement été blanchi, les vérifications menées au sein de la LONAB ayant confirmé que ses ressources provenaient des succès enregistrés au PMU’B. D’autres témoignages abondent dans le même sens. Un joueur, que nous appellerons Kouka, affirme réaliser périodiquement des gains de 70 000 F CFA, 100 000 F CFA, voire jusqu’à 200 000 F CFA. Une aide-vendeuse, de son côté, relate qu’elle a déjà validé des tickets gagnants pour des tiers, dont l’un s’est vu attribuer un gain exceptionnel de 15 millions FCFA. Maïmouna (nom d’emprunt), aide-vendeuse d’un kiosque PMU’B, se remémore également un gain spectaculaire : en décembre, un client ayant joué une combinaison de 6 numéros à 1 800 F CFA, a empoché près de 10 millions F CFA. Autant de récits qui témoignent de l’existence réelle de gains significatifs et alimentent les espoirs les plus tenaces parmi les habitués.

Mais l’autre versant du tableau est nettement moins reluisant. Plusieurs parieurs reconnaissent que décrocher l’arrivée reste un exercice périlleux. Certains affirment qu’il faut jouer plusieurs numéros en grand carnet pour augmenter les chances de gain. Or, cette stratégie exige des moyens financiers importants, inaccessibles pour de nombreux joueurs. Moussa, l’un des parieurs interrogés, confie : « On joue, on ne gagne pas mais on ne laisse pas », avant d’ajouter avec amertume que « les chevaux ont ruiné » sa famille. « Ça, ce n’est pas du travail », a-t-il lancé amèrement. Selon lui, ses dépenses mensuelles atteignent parfois 500 000 F CFA, sans retour significatif. Un niveau de dépense qui illustre le caractère souvent déséquilibré de la pratique et rappelle que derrière les success stories, se cache une réalité moins glamour où tout n’est pas rose. Un autre joueur, que nous appellerons Ali, résume au quartier Bendogo cette obstination par une formule devenue presque proverbiale : « On ne gagne pas mais on ne laisse pas tomber ». À ses côtés, Honoré renchérit en soulignant la puissance de l’attrait psychologique du jeu : « Celui qui a inventé ce truc-là a été vraiment très intelligent. On aurait pu prendre nos 1 000 francs pour aller boire notre bière tranquillement, mais nous voilà ici ». Et l’échange auquel on assista entre 2 parieurs montre que la situation frise parfois la dépendance. « Moi je suis allé prêter de l’argent pour venir jouer quelques couplés », a lancé l’un à l’autre au niveau de l’espace ECD Dassasgho. Puis, nous voilà dans un kiosque PMU situé au quartier Wayalguin. Un père de famille bien barbu se présente ; il entre en possession de son programme de jeu hippique et s’assoit sous le hangar du kiosque. Entretemps, il lance : « Ce que je déteste au niveau du PMU, ce sont ses mensonges ». Nous avons voulu comprendre ce propos codé et il explique que les informations données souvent sur certains chevaux par les journaux hippiques sont si séduisantes qu’il les joue. Mais au résultat, rien à l’arrivée. Nous avons alors compris que ce sont les journaux concernés qu’ils qualifient de menteurs. Cette situation de dépit de certains parieurs a amené une aide-vendeuse à féliciter ces derniers, en confiant ceci : « Je félicite les parieurs. Certains ne gagnent pas, mais ils ne se découragent pas et ne lâchent pas. Tous les jours, ils trouvent de l’argent pour venir jouer ». A côté de ces parieurs, il y a ceux qui ne font que proposer des combinaisons. A Saaba, un père de famille, la soixantaine bien sonnée, nous a accostés à notre arrivée dans un kiosque PMU pour proposer ses combinaisons. Lui et 2 autres pères de famille présents sur les lieux n’ont pour boulot que de proposer aux parieurs des combinaisons, sans demander une contrepartie. « Parfois, quand ça marche, certains parieurs reviennent nous donner quelque chose », dit-il. Cependant, ajoute-t-il, un parieur pour qui la combinaison a apporté la chance, est revenu le voir pour le remercier verbalement. « Après ce remerciement verbal, le parieur m’a demandé ma combinaison pour le jeu du jour, mais je ne l’ai même pas répondu ». Ces récits croisés mettent en lumière un phénomène où l’espoir de gains conséquents cohabite avec la dure réalité des pertes fréquentes. Pour certains, le PMU’B devient une opportunité de rente, pour d’autres, un gouffre financier. Une dualité qui façonne l’univers des paris hippiques et explique la fidélité, quasi irrationnelle parfois, d’une large communauté de joueurs.
« C’est la politique de marketing de la LONAB qui est forte et attire des étrangers »
L’importance des gains et des cagnottes reste néanmoins un moteur incontournable pour attirer les parieurs, y compris ceux venant de l’étranger. Le vendredi 19 décembre 2025, la LONAB offrait une cagnotte spéciale de 50 millions F CFA, augmentée d’un report de 55,63 millions sur l’ordre du « 4+1 », soit un total de 105,63 millions FCFA. Pour l’occasion, des parieurs sont venus spécialement du Mali et du Sénégal, à en croire une parieuse que nous avons rencontrée dans un espace ECD ; laquelle a laissé entendre qu’il a vu les Maliens concernés à leur arrivée à l’aéroport de Ouagadougou. Selon elle, c’est une pratique habituelle de ces hommes fortunés qui cotisent et désignent deux ou trois personnes pour jouer en leur nom à chaque fois qu’une grosse somme est en jeu. « C’est la politique de marketing de la LONAB qui est forte et attire des étrangers », a martelé une aide-vendeuse quand nous lui avons dit que nous avons appris que des étrangers ont foulé le sol du Burkina à la conquête de la cagnotte. Malgré cet engouement, aucun gagnant dans l’ordre n’a été enregistré pour cette cagnotte exceptionnelle. Il a fallu attendre le jeu du quinté suivant pour trouver des gagnants dans l’ordre. L’affluence se confirme également lors des fêtes de fin d’année. Les 30 et 31 décembre, un kiosque habituellement peu fréquenté, a été saturé par la foule, au point que certains parieurs n’ont même pas pu valider leurs mises. Selon les confidences d’une aide-vendeuse, cette affluence est un phénomène récurrent à l’orée de chaque nouvel an : les parieurs espèrent décrocher l’argent de la fête du nouvel an. La pression est palpable. Certains, dans la foule, se plaignent. « Serrez bien le rang, personne n’intègre le rang. Ceux qui viennent d’arriver, doivent se mettre à la queue », entend-on fulminer dans le rang.

Quelques jours plus tard, on assiste dans un espace ECD de la capitale Ouagadougou à des plaintes de parieurs, mais d’une autre nature. Ceux-ci se plaignent dans le rang de l’attente qui perdure. En effet, l’aide-vendeuse jouait pendant longtemps des combinaisons reçues via WhatsApp de parieurs avec lesquels elle aurait visiblement des affinités. « Il faut aussi nous prendre en compte. Nous sommes aussi des parieurs. S’ils veulent jouer, ils n’ont qu’à se déplacer ici », lance l’un d’eux, réclamant équité et ordre dans la file. Mais une autre aide-vendeuse, habituée aussi à jouer des combinaisons reçues par Whatsapp, nous a confié sa mésaventure dans un kiosque PMU. Après avoir joué les combinaisons d’une valeur de 60 000F, l’intéressé ne lui a pas envoyé l’argent censé arriver via le paiement mobile, surtout que les combinaisons n’ont rien rapporté à la suite de la course des chevaux. Elle a dû prélever les 60 000F dans les recettes des frais d’abonnement des parieurs désireux recevoir au quotidien par messagerie des informations hippiques fournies par une structure privée de la place. Plus d’une semaine après le jeu, elle n’était toujours pas encore entrée en possession des 60 000F, le parieur lui répétant qu’il s’occupe d’abord des soins de sa femme souffrant d’un mal qui a débuté le jour des combinaisons concernées. L’information nous est donnée en présence d’un agent de la structure privée sus-citée, lequel était venu au kiosque PMU pour procéder au recouvrement. L’agent a dû alors prendre son mal en patience ; il doit revenir une autre fois pour espérer pouvoir encaisser l’argent de sa structure.

Au niveau de l’espace ECD, c’est presque parfois la bousculade lors des dernières minutes qui précèdent le début de la course hippique. Avec la présence des chevaux sur l’hippodrome, lesquels sont visibles grâce aux 2 écrans de télé accrochés par la LONAB au mur de la salle de jeu, les parieurs semblent disposer de sources les informant des bons chevaux de dernière minute, expliquant le vacarme auquel on assista. « Joue 5 8 en couplé placé », « 8 11 6 en trio », « 8 1 gagnant», etc., entend-on de partout dans un vacarme qui nécessite ingéniosité et bonne ouïe chez l’aide-vendeuse pour tout saisir et valider rapidement les combinaisons à temps, avant l’arrêt du jeu par la machine automatisée pour la circonstance. En observant les ECD, on découvre de nombreuses réalités humaines. Parmi elles, le jeu solidaire contraint, motivé par des besoins financiers plutôt que par une véritable stratégie de jeu, est particulièrement révélateur. Dans un ECD, nous avons observé un homme qui répétait à voix haute : « Ceux qui veulent les couplés 8-11, il manque 2 personnes ». Cette pratique consiste à réunir cinq participants qui mettent chacun 100 francs pour jouer le couplé concerné à 500F. Si la combinaison sort gagnante, le gain est réparti entre les cinq joueurs. A cela s’ajoute la digitalisation qui a également transformé les pratiques. En effet, de nombreux parieurs ont recours à des groupes WhatsApp pour partager pronostics et journaux hippiques. Nous avons ainsi pu observer un groupe où circulaient des versions PDF de publications françaises telles que Le Veinard, La Gazette des Courses, Genycourse ou Weekend, fournissant aux joueurs des informations actualisées pour augmenter leurs chances de gains. Dans ce groupe, un parieur a même lancé l’idée de la création par tous les parieurs d’un syndicat pour optimiser les gains répartis par la LONAB à la suite de chaque arrivée hippique. Il a ainsi demandé : « Chers parieurs, pourquoi la LONAB refuse la création d’un syndicat des parieurs pour suivre le partage des gains, comme le font d’autres pays ? » Une question qui a vite reçue une réponse de la part d’un autre parieur qui a affirmé : « Seul le directeur général de la LONAB peut répondre à votre question ». Et la parenthèse a été vite fermée. L’arrivée du numérique a profondément modifié les pratiques autour du PMU’B, y compris dans le domaine de la presse spécialisée. Une aide-vendeuse de kiosque nous confie que les ventes de journaux hippiques ont fortement chuté, les parieurs ayant désormais accès aux informations hippiques dans des groupes whatsapp. «Avant, je pouvais écouler 50 exemplaires du journal Héro », explique-t-elle. Aujourd’hui, poursuit-elle, il est parfois difficile d’en vendre même cinq. « Une seule personne achète le journal à 100 F, prend des photos et les envoie dans les groupes WhatsApp. Cette pratique tue le marché des journaux », a-t-elle ajouté. Au-delà des enjeux financiers et des stratégies de jeu, l’immersion dans l’univers des parieurs révèle également l’impact social et économique de ce milieu. Les kiosques et espaces course en direct génèrent de petits emplois : vendeuses d’eau, de fruits, porteurs de tabliers, etc. Certains particuliers ont même investi dans des parkings à proximité, dont les gérants affirment tirer régulièrement par jour, 8 000 à 10 000 F CFA dont une partie est versée dans les caisses de l’Etat.
Une série d’histoires parfois cocasses
En s’immergeant dans l’écosystème du PMU’B, on ressort avec une série d’histoires parfois cocasses, souvent instructives, montrant un milieu où les émotions fluctuent au rythme des arrivées et des occasions manquées. Les témoignages recueillis – livrés toujours sous couvert d’anonymat – montrent à quel point le pari hippique peut façonner des trajectoires personnelles inattendues. Première anecdote : Daniel (nom d’emprunt) raconte qu’un proche lui envoyait régulièrement des combinaisons à jouer, tout en lui remboursant systématiquement les mises, même lorsque les paris ne donnaient rien. « Entre-temps, quand je jouais et que ça ne passait pas, il ne me remettait plus l’argent, alors que je n’ai jamais demandé à jouer», confie-t-il. Alors un jour, dit-il, l’intéressé a encore envoyé une combinaison qui s’est avérée être la bonne après la course des chevaux. « Il m’a très vite appelé au téléphone et je lui ai dit que je n’ai pas pu jouer parce que j’ai été empêché », a-t-il relaté, en signe de protestation pour toutes les autres fois où il n’avait pas été remboursé. Cette décision, teintée de frustration et de défiance, illustre bien les tensions et la méfiance qui peuvent exister même entre habitués du PMU’B. Deuxième anecdote : Bouba, lui, avait gagné un peu plus de 100 000 F CFA en désordre la veille. Confiant, il décide le lendemain de miser lourd : 25 000 F CFA. Après avoir validé sa mise, il croise un inconnu qui lui affirme que ses combinaisons ne sont pas bonnes et lui propose une autre sélection. Bouba retourne au kiosque, montre les chiffres aux autres parieurs qui se moquent de lui. Il renonce donc à jouer la nouvelle combinaison. À l’arrivée, aucun gagnant dans l’ordre et c’est cette combinaison qui offrait une cagnotte d’environ 80 millions F CFA à celui qui aurait trouvé les bons chiffres. Le choc est tel qu’il rentre chez lui complètement déstabilisé. « J’étais perdu, j’avais les maux de tête, je n’entendais plus rien. Quand les enfants me parlaient, ça me mettait en colère », confie-t-il. Sous pression, incapable de contenir sa frustration, il finit même par gifler l’un de ses enfants qui ne cessait de lui adresser la parole. Une scène à la fois tragique et symptomatique de la charge émotionnelle extrême que peut générer le PMU’B. Une situation que vivent plusieurs personnes dans la ville de Ouagadougou. Et ce n’est pas tout. Comme autre anecdote, une aide-vendeuse prénommée Mélanie se souvient d’un épisode assez marquant et datant de plus de 10 ans. Un parieur avait envoyé un enfant dans un kiosque PMU pour jouer sa combinaison. Alors que le garçon attendait dans la file, l’homme arrive, récupère le ticket et modifie son jeu en remplaçant le numéro 16 placé en tête par le 15. Le soir, c’est finalement la première combinaison – celle avant modification – qui sort gagnante en ordre, avec un gain potentiel de 16 millions FCFA. « Il était abattu », raconte Mélanie. L’homme expliquera même que sa moto avait refusé de démarrer lorsqu’il tentait de venir au kiosque PMU pour changer son ticket, l’obligeant à prendre un vélo, comme si un signe lui indiquait de ne toucher à rien. Abattu, il est resté assis sous le hangar du kiosque, aux environs de 16h jusqu’à la fermeture à 21h, incapable de digérer ce qu’il venait de perdre. Ces anecdotes, tantôt drôles, tantôt dramatiques, illustrent la frontière ténue entre exaltation et désillusion dans l’univers des paris hippiques. Ils rappellent que dans ce microcosme, une simple décision peut transformer le quotidien, susciter regrets, remords ou même provoquer un basculement émotionnel profond.

Dans le milieu du PMU’B, les histoires rocambolesques ne manquent jamais et témoignent d’une palette de situations humaines surprenantes. Alimata, par exemple, est passée de aide-vendeuse de kiosque PMU’B à vendeuse de jus. Selon le récit de Souleymane, un parieur avait demandé à Alimata de lui proposer une combinaison. Les chiffres qu’elle avait choisis, ont constitué l’ordre d’une arrivée et donné une cagnotte de 15 millions F CFA. En guise de reconnaissance, le parieur lui a offert 3 millions FCFA. Au retour de Alima à la maison, son époux a catégoriquement refusé qu’elle conserve cet argent ; argent qu’elle a remis au donateur. A cause de cette situation, elle a été obligée de quitter la gestion du kiosque pour se consacrer désormais à la vente de jus devant sa cour à Ouaga. Pour éviter ce genre de situation, une autre aide-vendeuse en l’occurrence Juliette partage sa propre expérience. «C’était mon jour de repos, j’étais à la maison en train de faire des petits travaux avec mon mari, lorsqu’un parieur fidèle m’a appelée pour connaître ma position », explique-t-elle. Comprenant qu’il s’agit d’un gain au PMU’B, elle a fait savoir à son mari que sa collègue a besoin d’elle au kiosque PMU’B pour des raisons de service. Ainsi, elle se déplace discrètement pour recevoir près d’un million sur une cagnotte totale de 4 millions F CFA. « Je n’ai même pas informé mon mari qu’on m’a donné de l’argent», précise-t-elle, «car lorsqu’on le fait savoir aux hommes, ces derniers pensent toujours que c’est un don provenant d’un homme qui te courtise dehors ». Par ailleurs, elle raconte qu’un autre parieur à qui elle a offert une combinaison ayant remporté une grosse somme, ne lui a rien donné. Quand, le temps passant, elle s’est renseignée pour savoir ce que le parieur a prévu pour elle comme don, celui-ci lui a rétorqué sèchement : « Je ne vais rien te donner. C’est depuis 1998 que je joue au PMU. Connais-tu combien de francs j’ai perdu à travers mes différentes mises ? » Ainsi, cette plongée dans l’univers du PMU’B met en lumière un écosystème complexe où le numérique, la stratégie de jeu, l’affluence et l’économie locale s’entremêlent, offrant autant de perspectives que d’histoires humaines à raconter.
Léon YOUGBARE et Adama KABORE
Article publié dans la parution du 15 février 2026 du journal La Nation en marche

