Le 25 octobre 2025, les Ivoiriens sont appelés à choisir dans les urnes leur compatriote qui présidera aux destinées des 5 prochaines années de la Côte d’Ivoire. Alors que l’on s’y acheminait et que le front commun – constitué des grands partis que sont le PPA-CI et le PDCI – entendait organiser une grande manifestation le 4 octobre, le pouvoir du président Alassane Ouattara a pris de court les futurs manifestants. En effet, le 2 octobre 2025, le Conseil national de la sécurité (CNS) instruisait les ministres de la Sécurité et de la Justice à prendre les dispositions nécessaires tendant à préserver l’ordre et la sécurité en Côte d’Ivoire, pendant la période électorale. Ce, y compris l’interdiction des meetings et manifestations publiques visant à contester la décision du conseil constitutionnel qui a invalidé 55 dossiers de candidature à l’élection présidentielle et en a retenu 5 seulement ; élection à laquelle les candidats Laurent Gbagbo du PPA-CI, Tidjane Thiam du PDCI, Guillaume Soro, Affi N’guessan et autres ne sont pas autorisés à participer.

Plus qu’un signe de fébrilité, la décision prise traduit en réalité la crainte par le pouvoir d’Abidjan du syndrome Blaise Compaoré dont le projet de réviser l’article 37 de la Constitution burkinabè a cristallisé les manifestations pendant plusieurs semaines avant la date fatidique du 28 octobre 2014 qui a consacré l’écroulement du régime Compaoré à travers des actes de violence : saccage, pillage et incendie de l’assemblée nationale, des domiciles de barons du régime et des sites d’affaires de personnes proches du régime, etc. Depuis lors, Compaoré s’est réfugié à Abidjan chez Ouattara. Les faits sont encore frais dans la mémoire collective et le président Ouattara et les siens en ont certainement tiré les leçons de cette affaire burkinabè où la contestation s’organisait de manière pacifique avant l’escalade ardente qui scella le sort du régime Compaoré. A Abidjan où les manifestations, notamment la grande mobilisation du 9 août 2025, s’organisaient aussi de manière pacifique, bien malin est celui-là qui saura dire qu’au fur et à mesure que l’on approche du 25 octobre, le mercure politique n’allait pas drastiquement monter au point de se traduire par des actes de violence, à l’image de ce qui s’est passé au Burkina. Surtout qu’en termes de timing, au Népal et en France, la jeunesse mobilisée venait d’avoir recours le mois précédent, à des actes de violence – incendie d’immeuble en France, de l’assemblée nationale et du domicile du Premier ministre démissionnaire au Népal – pour exprimer leur ras-le-bol et faire tomber des gouvernements. A l’ère de la mondialisation facilitée par les réseaux sociaux et où l’effet de boule de neige se produit en une clique de souris, il n’était pas exclu que les exemples burkinabè, népalais et français inspirent bien des manifestants ivoiriens pour mettre du sable dans l’attiéké du régime d’Alassane Ouattara.

Quoi qu’il en soit, réagissant à cette décision du pouvoir d’Abidjan et soutenant à demi-mots que sa marche envisagée pacifique ne vise pas à contester la décision du conseil constitutionnel comme le prétend le CNS, le front commun a maintenu et reporté sa marche au 11 octobre 2025, malgré l’interdiction formelle prise par arrêté préfectoral le 2 octobre. La malice du président Ouattara se heurtait ainsi à la ruse de Gbagbo, maître à penser du front commun et stratège politique invétéré sur une scène politique où tous les coups sont permis pour flageller son adversaire. Dans son for intérieur, le front commun sait mieux que quiconque que la manifestation du 11 octobre est pleine d’enjeux et source potentielle de la réunion de tous les ingrédients qui vont assaisonner la chute du régime Ouattara. Et risque d’être le véritable point de départ de celle-ci.

Le président Ouattara aura eu le nez creux

Comme il fallait s’y attendre, les manifestations tenues le 11 octobre en dépit de l’interdiction faite ont été violemment réprimées par les forces de l’ordre qui ont procédé à des arrestations de plus 230 manifestants, avant d’assiéger les jours suivants des domiciles de leaders politiques, tel l’ancien Premier ministre Affi Nguessan. Mais il en faut plus pour décourager ces manifestants dont tout porte à croire qu’ils ont méthodiquement préparé la contestation. A y regarder de près, ces axes routiers bloqués depuis le 13 octobre 2025 dans de nombreuses localités à l’intérieur du pays sur fond de mot d’ordre «On bloque tout » témoignent d’une stratégie savamment murie par les contempteurs de Alassane Ouattara. Sans compter la paralysie du système éducatif entamée au nom du même mot d’ordre entré en vigueur le même 13 octobre et sanctionné par l’arrêt des cours à Gagnoa et autres. C’est dire si la tension politique devient vive à l’approche du scrutin présidentiel. Pouvait-il en être autrement quand on sait que Laurent Gbagbo avait prévenu qu’on « va se bagarrer » et « descendre dans la rue », laquelle vient de secouer le régime malgache du président Andry Rajoelina. En interdisant à l’avance les manifestations, le président Ouattara, du haut de ses décennies d’expériences politiques, aura eu le nez creux pour maintenir à flot le navire Rassemblement des Houphouétistes pour la démocratie et la paix (RHDP) menacé par des tempêtes en gestation au large des côtes de la Lagune Ebrié.

Alors que les manifestants entendent maintenir la pression sur la durée, il faut se poser la question de savoir jusqu’où les manifestations – qui semblent retomber à Abidjan – à l’intérieur du pays peuvent aller dans ce bras de fer politique où pendant que les 5 candidats battent campagne, nombre de partisans des candidats recalés sont dans la rue, vidant ainsi de sa substance l’arrêté préfectoral interdisant les manifestations. Si d’aventure, l’on venait à enregistrer dans les jours à venir une escalade dans ce « gnaga » politique ivoirien, les organisations sous-régionales africaines devront rougir ; elles qui, pour se donner bonne conscience, ont entamé des échanges entre les différents acteurs politiques avant de les livrer à eux-mêmes. En attendant, c’est une campagne électorale devant « accoucher » des résultats sans légitimité qui se poursuit en Eburnie, à l’image des résultats des scrutins de 1995 et de 2000 ; lesquels ont alimenté des frustrations politiques et ont été source de crise mortifère ayant déchiré le tissu social ivoirien. Il reste à craindre que les mêmes causes ne produisent les mêmes effets comme il est de coutume. Le président Ouattara qui a été la grande victime des scrutins sus-cités où il a été écarté de la course présidentielle, en est bien conscient…

Adama KABORE

Analyse publiée dans la parution du 15 octobre 2025 du journal La Nation en marche. À 10 jours de l’élection présidentielle du 25 octobre 

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