Coup de tonnerre sous le ciel politique tchadien ! A la surprise générale, l’opposant politique tchadien, Succès Masra, a été nommé Premier ministre (PM) de la transition tchadienne, le 1er janvier 2024. Pour une volte-face, c’en est véritablement une. En effet, l’homme politique, président du parti Les Transformateurs, est connu comme le poil à gratter du régime de Déby père et fils. Lors des manifestations du 20 octobre 2022 à travers lesquelles de milliers de personnes protestaient contre la prorogation de la transition tchadienne, il lançait ceci : « Ils nous tirent dessus, ils tuent notre peuple. Les soldats du seul général qui a refusé d’honorer sa parole et aujourd’hui, c’est la fin des 18 mois. Voilà comment il entend instaurer la dynastie en tuant le peuple ». En rappel, ces manifestations avaient été sévèrement réprimées : 50 personnes tombées sous les balles des forces de l’ordre selon le régime de la transition et plus de 300, selon l’Opposition politique, des ONG et un rapport d’experts mandatés par l’ONU. Puis, s’était ensuivi l’exil de l’opposant aux USA, en Europe et dans des pays africains avant son retour d’exil en novembre 2023 au terme d’un accord dit de réconciliation signé à Kinshasa et dénoncé par le reste de l’Opposition comme un accord de dupe ; lequel prévoit notamment une amnistie générale des responsables des meurtres des manifestants du 20 octobre et qui l’a propulsé au poste de Premier ministre.
Les faits ainsi résumés attestent que Masra assène un coup de Jarnac à ses camarades de l’Opposition qu’il transforme en dindons de la farce politique. Ce, au moment où les fantômes du 20 octobre jonchent toujours les rues de N’Djaména et dont les parents n’ont pas encore fini de faire le deuil. Et en acceptant de passer par pertes et profits les assassinats du 20 octobre, Masra se rend comptable de cette boucherie humaine. Aussi, il achève de convaincre que la plupart des opposants politiques en Afrique relève de la fumisterie et que le respect de la valeur humaine et autres est le cadet de leurs soucis. C’est dire si Masra a fait preuve de trahison à l’endroit de ses camarades politiques et des suppliciés du 20 sacrifiés sur l’autel de ses intérêts politiques, que de s’accoquiner avec le régime de la transition dirigé par Mahamat Itno Déby dont il se défend n’avoir jamais été ennemi. « La réconciliation, c’est l’arme des forts. (…) Nous n’avons jamais été un ennemi pour le président Mahamat Déby Itno et nous ne le serons jamais », soutient-il pour se donner bonne conscience et masquer le plat nauséeux de la compromission avec lequel il s’empiffre actuellement. Pour sûr, Masra a au moins respecté le slogan de la transformation des impossibilités en possibilités qu’il claironne partout ce, en montrant qu’il est vraiment capable de tout, même du pire. Lui qui, en vrai girouette et pirouette, a boycotté le dialogue national avant de promouvoir le ni oui, ni non au référendum constitutionnel avant d’appeler finalement à voter oui à la nouvelle Constitution du 17 décembre après s’être rangé derrière le gouvernement. Et aujourd’hui, les faits concordent à donner un caractère prophétique à ce propos de l’actuel président de la transition tchadienne : « Succès Masra est un manipulateur et un divisionniste. Il est capable de travailler avec le diable et en même temps avec les anges pour atteindre ses objectifs ».
Masra enjambe les cadavres du 20 octobre pour la promotion politique
Le comportement de Masra ne fait pas exception dans la faune politique africaine. Il rappelle tout simSuccèsplement les errements d’un autre opposant du même acabit, en l’occurrence le Burundais Agathon Rwasa qui, en juillet 2015, était aussi allé à la soupe du régime de Nkurunziza après de violents combats politiques pour la démocratie et au cours desquels, 80 de ses militants avaient été tués. Preuve que Masra s’inscrit désormais dans la lignée de ces opposants qui ternissent l’image des opposants africains en général en résistant peu à l’hameçon du confort du pouvoir auquel ils mordent aussitôt à eux tendu. En cela, Masra est la photocopie légalisée de Agathon Rwasa, pour ne pas dire l’Agathon Rwasa du Tchad qui enjambe les cadavres du 20 octobre pour la promotion politique après avoir envoyé à l’abattoir ses militants. Ce qui ne manquerait pas d’affecter le capital sympathie dont jouit Masra auprès des populations qui épieraient l’occasion de le sanctionner le moment venu, notamment lors des rendez-vous électoraux. Et à y regarder de près, c’est certainement pour conserver ce capital et éviter la mort subite politique que Masra a décidé de renoncer à son salaire de PM au profit d’une bourse sociale en faveur des élèves ; acte aussi bien salutaire qu’arriviste, au même titre que sa volonté de réduire le train de vie de l’Etat. Ainsi, Masra cherche à atténuer le ressentiment de ses militants et sympathisants qui auraient mal accueilli son attelage avec le président Mahamat à la tête du pays.
Maintenant que la transition tchadienne a engrangé une véritable victoire en ayant Masra dans son escarcelle pour étouffer la contestation, l’attelage contre-nature au sommet de l’Etat serait-il productif ? Difficile d’y répondre. Dans tous les cas, Masra se retrouve dans une mauvaise posture. Lui qui a toujours soutenu que les acteurs de la transition ne devraient pas participer à l’élection présidentielle d’octobre 2024, doit encore à l’opinion un nouveau revirement allant dans le sens de la possibilité pour lui de se présenter à la future élection présidentielle qui sera probablement marquée par le duel président sortant contre le PM sortant. Reste à espérer que ce duel ad nauseam en perspective ne serve de ferment à affecter le climat de bicéphalisme à la tête de l’Etat. On se pourlèche les babines…
Adama KABORE
Article publié dans la parution du 16 janvier 2024 du journal La Nation en marche

