L’exercice est devenu un quasi rituel mondial et sert de filon de communication dont il faut savoir tirer les marrons du feu. A la veille de chaque nouvel an, les présidents de chaque Etat s’adressent à ses concitoyens. Outre l’annonce des perspectives pour la nouvelle année qui s’annonce, l’occasion est généralement mise à profit pour mettre en exergue et valoriser les réalisations faites au cours de l’année finissante. Mais à Abidjan en Côte d’Ivoire, si le président ivoirien, Alassane Dramane Ouattara (ADO), n’a pas dérogé à cette tradition non écrite, il en est aussi allé au-delà en usant de son imagination pour faire étalage de son bilan à la tête de l’Etat, depuis 2011.

Morceaux choisis : « En matière d’éducation, (…), le nombre de collèges et de lycées publics a triplé. Nous sommes ainsi passés de 294 en 2011 à un total de 902 en 2024 », « Au niveau de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique, l’achèvement de la première phase des universités de San Pedro et de Bondoukou, ainsi que la construction en cours de l’université d’Odienné, nous permettront de passer de trois universités en 2011 à dix en 2025 », « En matière de santé, la couverture du territoire se poursuit. Désormais, 80% des populations vivent à moins de 5 km d’un centre de santé, contre 66% en 2011. A ce jour, 16 millions de personnes sont enrôlées à la couverture maladie universelle ». Et ce n’est pas tout : « Désormais, 94% des localités de notre pays ont accès à l’électricité. Notre objectif est de couvrir la totalité du pays en électricité à la fin de l’année 2025 », « Dans le cadre de la lutte contre la cherté de la vie, le programme d’appui au développement du vivrier a permis un meilleur approvisionnement des marchés. Ainsi, la production de riz paddy a atteint 2 millions de tonnes en 2024, contre 846 mille tonnes en 2011 ». « Nous devons consolider les acquis enregistrés depuis 2011 pour continuer notre marche vers le développement ».

En entretenant le suspense sur sa participation à la présidentielle de 2025, le président Ouattara met dans les rangs les loups politiques de son parti

A l’analyse, le constat est que le président ADO magnifie son bilan qu’il trouve élogieux contrairement au bilan hérité de son prédécesseur, Laurent Gbagbo. Le choix fait à dessein des chiffres et des dates procède de cette stratégie communicationnelle littéralement saupoudrée de statistiques. Même si l’ancien président Gbagbo n’est pas nommément cité dans le discours, son ombre y plane en permanence : la mention régulière de la date de 2011 renvoie à ce personnage dont le bilan est mis en concurrence et rapetissé devant celui datant de 2011 à nos jours.

Sans nul doute, dans son for intérieur, le président ADO se dit convaincu que son bilan est digne d’être présenté à la face du monde, plus singulièrement à ses concitoyens qui demeurent la véritable cible de sa communication. C’est à eux principalement que le président en fin de mandat s’adressent, pour s’attirer la sympathie dans la perspective éventuelle d’une énième candidature à la présidentielle dont le président a dû mal à dissimuler. Comme le témoigne son propos du 9 janvier 2025 lors de la présentation de ses vœux au personnel de la présidence de Côte d’Ivoire : «A ce jour, je n’ai pas encore décidé. Mais je tiens à vous rassurer que je suis en excellente santé et désireux de servir mon pays. Mais, mon parti dispose d’une demi-douzaine de potentiels candidats ». Pour sûr, le président Ouattara continue d’entretenir le suspense jusqu’au dernier moment. La stratégie n’est pas inédite : elle a toujours été la démarche de tous les présidents africains aux affaires ayant accompli au moins 2 mandats. Comme nous le disions dans notre parution du 15 mars 2024, le président ADO capitalise tous les acquis en attendant l’heure de la décision. L’avantage d’une telle démarche, c’est qu’elle permet d’assurer l’unité au sein de la famille politique en évitant des foires d’empoigne internes liées à une annonce précipitée du président au cas où celui-ci voudrait surprendre l’opinion en se déclarant forfait à la prochaine course au pouvoir.

Le président ADO n’ignore pas que d’une telle décision de retrait des forces françaises, il y a des dividendes politiques personnels assaisonnés au « garba » à tirer

C’est une lapalissade de le dire, une telle annonce de forfait précipitée rebat les cartes politiques, fait sortir du bois les loups politiques aux dents longues à l’affût d’une aubaine politique dans le parti, crée l’effervescence dans le parti politique et finit par disloquer celui-ci en plusieurs petits partis dont les chefaillons veulent chacun être calife à la place du calife. Et le président ADO le sait mieux que quiconque. D’ailleurs, dans les colonnes de notre confrère JeuneAfrique, le président de l’Assemblée nationale, Adama Bictogo, n’avait pas fait mystère de sa volonté à se porter candidat à l’élection présidentielle d’octobre 2025 au cas où le président Ouattara ne s’y présente pas. Et Dieu seul sait combien ils sont nombreux dans les starting-blocks… En attendant, le président met tous les « potentiels candidats » dans les rangs et préserve l’unité de la famille politique. Ce, tout en augmentant ipso facto ses chances personnelles de se présenter à la future élection. Hormis la comparaison de son bilan d’avec celui de Gbagbo, procède consciencieusement de cette démarche, cette annonce qu’il a faite le 31 décembre 2024 : « Nous avons décidé du retrait concerté et organisé des forces françaises en Côte d’Ivoire. Ainsi, le camp du 43e BIMA, le bataillon d’infanterie de marine de Port-Bouët, sera rétrocédé aux forces armées de Côte d’Ivoire dès ce mois de janvier 2025 ».

Au moment où l’image de la France est au creux de la vague en Afrique, le président ADO n’ignore pas que d’une telle décision de retrait des forces françaises, son image sera davantage soignée auprès de certains électeurs au bord de la Lagune Ebrié et qu’il y a des dividendes politiques personnels assaisonnés au « garba » à tirer, le cas échéant. C’est ainsi qu’il faut comprendre la teneur du discours du président Ouattara. Jusqu’à preuve du contraire et sauf coup de théâtre, le président Ouattara se dirige lentement mais sûrement vers sa 4e participation à la présidentielle ivoirienne…

Adama KABORE

Article paru dans le numéro 29 du 15 janvier au 14 février 2025 du journal La Nation en marche 

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