Les 6 et 7 juillet 2024 ont été marqués respectivement par la tenue de 2 sommets : le 1er du genre de l’Alliance des Etats du Sahel (AES) à Niamey au Niger et le 65e du genre de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’ouest (CEDEAO) à Abuja au Nigeria. Pour le 1er sommet de l’AES, le moins que l’on puisse dire, c’est que les petits plats ont été mis dans les grands pour donner un éclat à la grand’messe. Le bain de foule à Niamey pour les 3 présidents de l’AES, notamment le Burkinabè Ibrahim Traoré, le Malien Assimi Goïta et le Nigérien Abdourahamane Tiani, a achevé de convaincre que l’appel lancé par Tiani à ses compatriotes à sortir massivement pour réserver un « accueil chaleureux » à ses hôtes est passé comme une lettre à la poste et que le comité de mobilisation a fonctionné à plein régime. Le défi du soutien populaire sans lequel le projet de l’AES serait un bébé mort-né au regard de la taille non moindre de ses adversaires prêts à l’étouffer dans l’œuf, a ainsi été relevé à travers cette démonstration de force sur le terrain dont il faut espérer qu’elle ait été gagnée grâce à l’adhésion par conviction des cœurs des populations et non sans recours aux espèces sonnantes et trébuchantes comme c’est souvent le cas sous nos tropiques où il suffit d’un présent de 1 000F CFA ou d’essence de 2 000F CFA pour mobiliser la rue.

Dans tous les cas, le message que véhicule cette forme de communication non verbale que constitue la mobilisation de la rue, est passé notamment chez ses destinataires que sont les détracteurs du projet de l’AES qui ont inévitablement assimilé à corps défendant la ferveur populaire qui accompagne l’initiative des 3 pays. Et c’est pour ne pas s’aliéner ce soutien populaire que les militaires ont opté de maximiser la communication sur l’AES à travers les langues locales pour toucher le plus large possible de masses populaires pour une véritable AES des peuples ; condition sine qua non pour la longévité de l’Alliance.

Comme il fallait s’y attendre, les discours des 3 présidents de l’AES ont été ponctués à l’occasion, d’accents panafricanistes : « Unité voulue par les pères fondateurs du panafricanisme », « Solidarité entre nos peuples », « Interconnexion », «communauté de prospérité basée sur nos valeurs africaines », « Vive l’Afrique libérée ! ». Aussi, si le président malien s’est voulu pondéré, ses homologues burkinabè et nigérien ont saupoudré leurs allocutions d’accents diatribiques à l’endroit de certains de leurs compatriotes, de la CEDEAO et des puissances dites impérialistes. « Esclaves de salon », Africains sans «dignité, morale et personnalité », « simulacres d’indépendances », « valets locaux », « sous-préfectures », « ils pillent nos Etats, amènent tout chez le maître », «communauté éloignée de la mainmise des puissances étrangères», « Nos peuples ont irrévocablement tourné le dos à la CEDEAO », «Il nous appartient aujourd’hui de faire la confédération Alliance des Etats du Sahel, une alternative à tout regroupement régional factice», etc. Voilà le lexique employé pour vouer aux gémonies les contempteurs de l’AES. Rien d’étonnant quand on connaît le climat délétère qui existe entre l’AES et la CEDEAO d’une part, et d’autre part entre l’AES et les puissances dites impérialistes, notamment la France.

C’est dire si le bras de fer demeure et le fossé se creuse davantage dans les rapports entre ces parties. Et ce n’est pas demain la veille du dégel entre ces dernières dont les premiers responsables de la partie AES ne font que ressasser qu’ils ont choisi une voie « de non-retour ». La messe est donc dite à travers ce 1er sommet où les 3 présidents ont tenu à réaffirmer la souveraineté de leurs Etats et leur volonté de s’émanciper réellement de la tutelle de la puissance coloniale. Et la création désormais actée de la confédération AES dotée d’organes en est la parfaite illustration devant permettre de donner une réponse transnationale efficace à un problème de nature transnationale qu’est le terrorisme. Ce, grâce à la mutualisation des moyens, au partage des renseignements entre les Etats affectés par l’hydre. A priori et jusqu’à preuve du contraire, cette démarche semble idoine pour résoudre l’équation terroriste posée. On croise donc les doigts.

La CEDEAO use de la politique du bâton et de la carotte pour espérer atteindre ses fins

De son côté, à l’issue de son sommet, la CEDEAO s’est résignée à voir entériner son impuissance à ramener dans son giron les Etats de l’AES et a dû égrener les conséquences fâcheuses auxquelles il faudrait s’attendre avec cette posture desdits Etats. Isolement diplomatique et politique sur le plan international avec impossibilité de ces Etats de bénéficier d’un bloc de soutien en cas de candidature de leurs concitoyens à des postes internationaux ; affectation des conditions de voyage et d’immigration des citoyens de ces 3 pays qui auront à faire des démarches pour obtenir des visas avant de voyager dans la sous-région ; impossibilité de créer des entreprises dans le cadre des facilités mises en place par la CEDEAO ; fermeture de 4 structures régionales de l’institution au Burkina, 2 au Mali et une au Niger avec une insécurité d’emploi de quelque 130 personnes des 3 Etats ; suspension ou arrêt des projets et programmes de développement mis en œuvre dans les 3 pays dont la valeur est estimée à plus de 500 millions de dollars américains, etc. ; voilà la batterie de mesures qui pourrait être prise pour rendre gorge à l’AES si les choses restaient en l’état après la mission de bons offices décidée à Abuja et confiée aux présidents sénégalais et togolais (Diomaye Faye et Faure Gnassingbé) et auxquels s’est joint volontairement le président bissau-guinéen, Umaru Embalo, pour ce qui concerne la médiation au Burkina.

Après l’échec des négociations confiées lors du 1er trimestre de l’année à la commission de l’institution de prendre langue avec la société civile, les chefs religieux, les chefs coutumiers, les femmes leaders, l’ONU, l’Union Africaine, l’UEMOA et les partenaires bilatéraux des États de l’AES pour supplier le retour à la maison de ses 3 membres révoltés, la CEDEAO va à Canossa pour la seconde fois dans cette affaire où elle donne l’image d’être la partie la plus lésée. En menaçant de prendre des sanctions et en procédant à la fois à des négociations, la CEDEAO use de la politique du bâton et de la carotte pour espérer atteindre ses fins. Mais les facilitateurs parviendront-ils à fléchir la position des militaires et obtenir leur retour dans la caserne CEDEAO ? Difficile d’y répondre.

Les présidents de l’AES ont réussi l’exploit d’inverser le rapport de force qui fait d’eux aujourd’hui, des demoiselles aux formes généreuses courtisées par les mâles de la CEDEAO

Toutefois, 2 choses sont certaines. Premièrement, dans ce dossier, le président sénégalais risque de perdre du tchep (plat sénégalais) voire des plumes, notamment la virginité de son passif politique, sa popularité et crédibilité – fraichement acquises suite à son élection dans des circonstances ubuesques à la Macky Sall – auprès des populations irréductibles de l’AES. C’est sur ces atouts que surfent aujourd’hui les mammouths de la CEDEAO pour espérer tirer les marrons du feu. En tout cas, en acceptant cette mission aux allures de baptême de feu en matière de médiation, Faye joue gros. Lui qui a été reçu à l’Elysée dernièrement paraîtra pour bon nombre de militants ou sympathisants AES, comme un homme-lige de Paris en mission pour le compte de la métropole. Seul bémol à sa décharge, sa faculté à se faire le héraut d’une bonne partie de la jeunesse africaine en tenant lors du huis clos du dernier sommet de la CEDEAO où il aurait sans circonlocutions, invité ses pairs à éviter de manipuler les Constitutions et à travailler de sorte à débarrasser l’institution des clichés d’organisation à la solde des puissances étrangères qui lui collent à la peau. Secondo, les présidents de l’AES, au creux de la vague à l’aurore de leurs régimes placés sous « tutelle CEDEAO », ont réussi l’exploit d’inverser le rapport de force qui fait d’eux aujourd’hui, des demoiselles aux formes généreuses courtisées par les mâles de la CEDEAO qui roucoulent sans cesse pour les faire tomber dans le feuillage de leurs bras politiques.

De quoi donner l’occasion aux militaires présidents de monter les enchères, au cas où ces derniers seraient tentés de céder aux chants des sirènes politiques qui vont fouler les sols burkinabè, malien et nigérien. En la matière, on pourrait s’attendre, de la part des militaires, à une flopée de conditions posée dont les plus emblématiques seront en lien avec la fin du soutien supposé ou réel de certains Etats de la CEDEAO à l’endroit des terroristes et leur durée au pouvoir, tout comme le timing de l’organisation des élections dans leurs pays respectifs. Autrement dit, sur les derniers points, la CEDEAO devra accepter que la volonté nationale des Etats concernés prime la sienne supranationale en laissant ces derniers organiser leurs élections selon leurs propres agendas et sans remettre en cause les acquis engrangés par ces militaires de se présenter aux élections, notamment présidentielle. Et c’est là que le bât blesse. En tout cas, quand on connaît l’aversion et l’irascibilité des pouvoirs militaires envers l’inclination des organisations sous-régionales africaines à vouloir leur parler ou imposer un agenda électoral, on peut affirmer sans risque de se tromper que cette question sera la véritable pierre d’achoppement de la médiation envisagée. Les missi dominici et l’institution pour le compte de laquelle ils agiront, devraient l’avoir à l’esprit et se préparer en conséquence. Sinon, ce serait avoir la gueule enfarinée que de se rendre à Ouagadougou, Bamako et Niamey avec l’espoir d’obtenir une fumée blanche à la suite de leurs différentes rencontres. En conséquence, sans jouer les Cassandre, il ne serait pas imprudent de déclarer que cette médiation risque de connaître la bérézina si la CEDEAO se montre intransigeante sur la question; un véritable échec aux conséquences funestes.

Il sera naïf de penser que si la CEDEOA venait à prendre les mesures-sanctions brandies, celles-ci seraient sans incidence sur les populations de l’espace UEMOA

Par ailleurs, pour sauver les meubles en se donnant les chances de succès de sa médiation, il ne serait étonnant que la CEDEAO ait prévu de fouler les sols AES avec des valises chargées de garanties à concéder aux militaires. Sur ce point, on peut imaginer la concession d’une transition à durée relativement consensuelle, l’immunité rendant impossibles toutes poursuites judiciaires internationales dans l’après-pouvoir, l’octroi de hautes responsabilités dans les instances sous-régionales voire internationales, etc. Mais les militaires vont-ils accepter de manger cette sauce à la limite faisandée au regard de l’incertitude que renferme de telles garanties ? Rien n’est moins sûr dans ce chapitre diplomatique où le scénario-catastrophe serait la prise de mesures allant dans le sens des conséquences énumérées par le président de la Commission de la CEDEAO relativement à la sortie des Etats de l’AES de celle-ci. Ce scénario est d’autant plus catastrophique qu’il engendrait des conséquences incalculables dont les populations qui souffrent déjà le martyr, seraient les premières victimes. A titre illustratif, l’application de la mesure de restriction du mouvement des populations qui devraient au préalable obtenir un visa pour se rendre dans les Etats de la CEDEAO, bouleversa à jamais les conditions socioéconomiques des Burkinabè, Maliens et Nigériens désirant se rendre en Côte d’Ivoire pour ne citer que ce pays qui est l’une des destinations privilégiées de ces derniers. Même si l’on peut imaginer que des Ivoiriens se rendent aussi dans ces Etats de l’AES et que ceux-ci pourraient prendre des mesures de réciprocité.

L’on pourrait rétorquer que la prise d’une telle mesure par la CEDEAO n’empêchera pas les citoyens de l’AES de se rendre en Côte d’Ivoire, au Togo, au Bénin, etc., qui sont des Etats membres de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) à laquelle appartiennent les Etats de l’AES et où la règle de libre circulation des personnes et biens est une réalité. Mais ce serait faire preuve d’amnésie en oubliant que l’UEMOA n’est que l’aile économique du bras politique CEDEAO auquel elle est inféodée et que dans l’affaire des sanctions économiques sévères prises de façon irrégulière contre le Niger, l’UEMOA n’a fait qu’agir « sur instigation de la CEDEAO », comme le précise le communiqué final du 1er sommet des Etats de l’AES. Il sera donc naïf de penser que si la CEDEOA venait à prendre les mesures-sanctions, celles-ci seraient sans incidence sur les populations de l’espace UEMOA. Mais la CEDEAO va-t-elle franchir le Rubicon en cas d’échec des négociations envisagées ? That’s the question ! Si d’aventure ce scénario-catastrophe venait à prendre corps, tout porterait à croire que l’objectif in fine recherché consiste à pourrir la situation socioéconomique déjà difficile des populations de l’AES et susciter ipso facto leur colère contre leurs propres dirigeants. Ce, pour inverser le rapport de force dans ce duel qui ressemble à celui des frères ennemis africains et qui n’est pas loin d’être fratricide. Déjà, les mesures-sanctions brandies, telle une épée de Damoclès sur la tête de l’AES, témoignent du climat au sein de la CEDEAO. Comme il fallait s’y attendre, c’est la grise mine suite à l’obstination des présidents de l’AES à ne pas reconsidérer leurs décisions de claquer la porte de l’institution sous-régionale. Les jours à venir nous éclaireront davantage sur cet imbroglio politique et permettront de savoir si les mesures-sanctions brandies relèvent d’un épouvantail ou pas…

Adama KABORE

Analyse publiée dans la parution du 15 juillet 2024 du journal La Nation en marche qui paraît chaque 15 du mois 

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