Arrivé au pouvoir depuis 1982, le président camerounais Paul Biya fait régulièrement les choux gras des médias tant traditionnels que sociaux. Pour cause, sa santé chancelante qui, selon certains observateurs, l’éloigne de la gestion des affaires publiques camerounaises qu’il dirigerait depuis l’étranger par procuration depuis de nombreuses années. La question a alimenté une nouvelle fois en octobre 2024, des rumeurs sur sa mort vite démentie par les barons du régime. Le 21 octobre 2024, Biya retournait au pays pour taire à jamais ces rumeurs. Fait notable, son régime a été en grande partie marqué par un musèlement de voix discordantes issues de la société civile dont certaines ont payé le prix fort. Alors qu’à 92 ans et après 43 ans de règne, il vient d’annoncer sa candidature à l’élection présidentielle pour un nouveau mandat, nous vous proposons un zoom sur quelques-unes de ces voix sus-citées réprimées et/ou éteintes. Ce, à travers un article publié dans la parution du 15 novembre 2025 du journal La Nation en marche. Lisez !

Puis Njawé, voilà un nom qui symbolise la témérité et l’adversité face au régime Biya. Journaliste et fondateur en 1979, à l’âge de 22 ans, du journal Le Messager, Njawé semblait avoir une sainte horreur pour le régime Biya dont il dénonçait les dérives. Plusieurs fois arrêté et emprisonné par le régime de Yaoundé, notamment pendant 10 mois en 1998 pour avoir publié un article sur le malaise cardiaque du président Biya lorsque celui-ci présidait la finale de la Coupe du Cameroun, Njawé dérangeait les tenants du pouvoir. « J’ai été arrêté 126 fois en 30 ans », affirmait en 2009, à l’occasion de la célébration du 30e anniversaire de son journal, l’homme qui a dû s’exiler au début de la décennie 90 au Bénin et en France. Ce, après avoir écopé une année plus tôt, d’une condamnation avec sursis de 3 ans d’emprisonnement et d’une amende, pour outrage au président de la république consécutive à la publication dans Le Messager d’une lettre ouverte de l’opposant politique Célestin Monga intitulée « La démocratie truquée ». Il meurt accidentellement le 12 juillet 2010 à Virginie aux Etats-Unis où il se trouvait dans le cadre d’un meeting des forces de l’Opposition camerounaise avec pour but, l’alternance au sommet du pays en 2011.

Le journaliste Puis Njawé mort accidentellement aux Etats-Unis

Pour les défenseurs des droits de l’homme et de la liberté de la presse, la piste de l’assassinat est privilégiée… Journaliste ayant côtoyé des hommes politiques comme Laurent Gbagbo, Julius Nyerere, Mathieur Kérékou, etc., son projet de création de Radio Freedom FM restera mort-né dans les tiroirs de l’administration publique alors que tous les équipements étaient acquis. Preuve ultime de la crainte que suscitait Njawé à l’égard du régime, le ministre de la Communication d’alors aurait suggéré au journaliste le changement du nom de la Radio jugé « tapageur ». Le journaliste encaisse et rebaptise son organe, City FM. Puis, jouant au dilatoire, le ministre fait savoir au journaliste que la Radio devra émettre à partir d’une localité située hors de la ville de Douala au motif que le marché de la radio y est saturé. Alors, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, le journaliste aurait proposé 2 sites situés à 60 km de la ville, mais le ministre n’aurait jamais donné suite à ces propositions. La messe est dite : il faut empêcher à tout prix à Njawé de réaliser ce projet redouté par le régime. Aujourd’hui, le journaliste fait partie des 2 seuls journalistes africains dont les objets personnels sont exposés au Newseum de Washington.

« Sortir de la prison centrale de Kondengui est un miracle, car j’y suis entré avec certaines personnes qui sont mortes »

Rémy Ngono est un autre nom dont l’évocation rappelle la bravade contre le régime Biya et le bâillonnement de la liberté de la presse à Yaoundé. Ex-directeur de la Radio Télévision Siantou et aujourd’hui exilé à Paris, sa verve et ses propos à l’acide à l’égard du régime et du magnat des affaires lui valurent des vertes et des pas mûres. Il est arrêté puis incarcéré à la prison centrale de Kondengui où les conditions d’emprisonnement inhumaines dépassent l’entendement. Incarcéré début août 2003 après sa condamnation le 7 juillet 2002 pour diffamation, au quartier Kossovo de la prison connu pour ses conditions particulièrement brutales de détention et sa surpopulation, Rémy en sortira avec des séquelles et en gardera un souvenir inoubliable. « Il n’y a que trois vieux W.C sans porte et un seul robinet pour toute la prison. Les quartiers 8 et 9 de la prison portent le nom Kossovo et ont la réputation d’être les plus dangereux. Le quartier 8 qualifié de Kossovo 1 est celui où j’étais affecté. Prévu initialement pour trois cent personnes, le Kossovo 1 compte mille trois cent prisonniers à mon arrivée. J’étais la 48e personne incarcérée dans la cellule n° 101, 4 x 5 mètres prévue pour quinze personnes », décrit-il à sa sortie de la prison où, les lits déjà occupés, il dormait à même le sol en flirtant avec les souris et les cafards. L’homme qu’on tortura, dès son arrivée en prison, avec des sifflets aux oreilles pendant plusieurs heures après qu’on lui a fait savoir qu’il va y manger des cacas pour avoir engueulé souvent le régime de Biya, aura la vie sauve, à travers sa libération, grâce à l’intervention du journaliste Alain Foca dont il se dit être « le produit fini ». « Sortir de la prison centrale de Kondengui est un miracle, car j’y suis entré avec certaines personnes qui sont mortes », aime-t-il souvent ressasser en se remémorant de ses douloureux maux de ventre, des gouttelettes de sang dans ses selles et du fait qu’il n’entendait pas du côté gauche de son oreille après sa libération. L’exilé de Paris qui a au début bénéficié de la bienveillance de l’Association La Maison des journalistes à travers ses services d’aide sociale, a gardé la ligne : il continue d’exercer son métier en tant que chroniqueur à RFI et d’invectiver le régime de Biya à travers les réseaux sociaux.

Rémy Ngono avait des gouttelettes de sang dans ses selles à sa sortie de prison

Une autre figure de résistance au régime Biya qui a goûté, aux affres de la prison centrale de Kondengui, c’est l’artiste rappeur Valsero apparu en 2009 avec sa chanson titrée « Lettre au président » et dont les textes sont virulents à l’endroit du régime Biya qui n’offre pas de perspectives à la jeunesse du pays, selon l’artiste. Arrêté le 26 janvier 2019 avec 129 autres personnes considérées comme des prisonniers politiques, il sera incarcéré pendant 9 mois suite à sa participation aux manifestations initiées par l’opposant politique Maurice Kamto et le parti politique Mouvement pour la renaissance du Cameroun. « J’avoue avoir été traumatisé par mon incarcération à la prison centrale de Kondengui. Il m’arrive encore de faire des cauchemars. J’ai pensé à un moment voir un spécialiste, mais l’amour de ma famille arrive à gérer le syndrome post traumatique », confie-t-il après sa libération.

L’artiste rappeur Valsero traumatisé par son emprisonnement à la prison centrale de Kondengui

Déjà en 2012, il s’adressait directement à Biya pour la 3e fois. « Démissionne, mais avant, rends-nous les sommes… », décoche l’artiste dont l’emprisonnement a suscité une campagne internationale de solidarité appelant à sa libération. En 2016, lors des 33 ans du pouvoir de Biya, Valsero en véritable gratte-poil du régime déclame : « Regarde ces jeunes ! Ils ne rêvent plus, sinon de partir très loin. Regarde ces jeunes ! Ils ne luttent plus, ça sert à rien pour certains. Tu veux garder le Cameroun pour toi ? Ok, on te laisse ! Vas-y, prends-le ! Et si tu le veux, étouffe-toi avec ! On préfère prendre la mer et mourir parmi les poissons. Y a plus de chance de s’en sortir parmi des requins. » Puis, sans passer par quatre chemins, c’est encore lui qui envoie ces vers caustiques à la face de Biya : « Tu as fini par rendre plus faible une nation qui était plus forte avant. J’espère que tu es content, car pour moi, tu resteras le dernier des présidents. Un jour viendra où tu payeras ta facture… Le people aura sa revanche dans cette vie ou une autre… ». Mais les 9 mois de détention de Valsero n’auront pas entamé la détermination de l’artiste à secouer le cocotier, comme le témoigne ce propos de ce « général du rap camerounais » : « Mon engagement est ma raison de vivre. Prendre du recul voudrait dire se suicider et je n’en ai pas l’intention. Je n’ai aucune raison de reculer. Au contraire, l’idée est de continuer la mobilisation des Camerounais sur la nécessité de leur engagement, car le changement c’est nous ».

Torturé par des militaires, l’artiste Longuè Longuè reste mordant à l’égard du régime de Yaoundé

Dans la galerie des artistes camerounais qui ont mis leur voix au service de la justice sociale au Cameroun, il y a aussi Longuè Longuè dont une vidéo datant de 2019 et publiée le 23 octobre 2024 montrant une scène de sévices à lui infligés, est devenue virale ces dernières semaines sur les réseaux sociaux. On y voit une dizaine de personnes qui seraient des militaires, le maltraitant quand avec fierté la scène est filmée, pour le faire payer son engagement contre probablement le régime dont il aura contesté la victoire à la présidentielle de 2018. « Maurice Kamto a gagné les élections et vous avez volé ces élections », martelait-il avant d’être enlevé dans un hôtel. « 10 militaires musclés, qui avaient la machette, me torturaient à la plante des pieds pendant que je crie. Le patron, il est là, en chemise cravate ; bien habillé, il filme sans me dire pourquoi on me torture ; juste pour ma liberté de penser », décrit-il la scène qui a suscité l’indignation quasi générale et la sympathie pour l’ancien chanteur des cabarets de Yaoundé devenu star depuis la sortie de son 1er album intitulé Ayo Africa, en 2001.

« Ma grand-mère fut ligotée et jetée vivante dans la rivière Kellé »

Une autre voix dérangeante à Yaoundé décédée accidentellement comme Puis Njawé et journaliste comme celui-ci, est Jules Koum Koum, fondateur du bimensuel Le jeune Observateur et promoteur de la Radio HOP. A travers l’investigation, son credo, certains barons du régime Biya avaient le sommeil troublé. Sont de ceux-là, l’ancien ministre de la Défense, Alain Edgar Mebe Ngo’o, dont la fortune a fait l’objet d’enquête par le journaliste. « Epris de justice, il était de tous les combats : la liberté de la presse bien sûr, mais aussi la lutte contre la corruption. Ses enquêtes fouillées et documentées dénonçaient les détournements d’un certain nombre de personnalités camerounaises et contribuaient ainsi à l’opération de salubrité publique dite Epervier », affirmait à la suite du décès du journaliste, Ambroise Pierre, responsable du bureau Afrique de Reporters sans frontières, dont Jules était correspondant depuis 2005. La décennie 2000 est aussi celle des intimidations : messagerie électronique piratée avec un mot de passe changé à son insu, vol de ses documents de travail, appels anonymes reçus, irruption d’inconnus à son domicile, etc. Au volant de sa voiture le 4 novembre 2011, aux alentours de 17h, Jules Koum Koum est percuté de plein fouet par un camion et mourra une trentaine de minutes plus tard à l’hôpital général de Yaoundé où il a été conduit. Comme dans le cas de Njawé, certains défenseurs de la liberté de presse y privilégient la thèse de l’assassinat. Dans sa lettre ouverte adressée au ministre sus-cité qu’il accuse d’être derrière la lettre ouverte à lui adressée par le « Groupe honneur et fidélité », le journaliste précisait ceci : « Monsieur Alain Edgar Mebe Ngo’o, sachez que je suis un nationaliste dont les grands-parents sont morts pour la cause de notre pays. Ma grand-mère fut ligotée et jetée vivante dans la rivière Kellé parce qu’elle avait refusé de trahir les idéaux upécistes. Dans mes veines, coule le sang de la liberté et l’argent n’exerce aucun pouvoir sur ma personne. D’ailleurs, ne l’aviez-vous pas appris à vos dépens, lorsque vous aviez envoyé le colonel Bidja avec une mallette pleine de billets de banque, acheter mon silence ? Le Jeune Observateur a-t-il le droit de ne pas en parler sous prétexte que la grenade va exploser entre les mains de son directeur de publication ? C’est mal connaître la détermination du défenseur de la république et des bonnes mœurs que je suis ». Avant d’ajouter : « Si vous me faites assassiner, ce qui ne me fait pas peur ; sachez que ni vous, ni vos enfants, vous n’aurez plus d’existence. Car il y aura toujours des gens qui vous demanderont des comptes».

La lettre ouverte adressée par le journaliste Jules Koum Koum à l’ex-ministre de la Défense, Alain Edgar Mebe Ngo’o, aurait précipité sa mort

Prémonition ou pas ? Après la publication de cette lettre ouverte où le journaliste détaille la montagne des biens acquise par le ministre en l’espace de 10 ans et dénonce les affaires louches de celui-ci, c’est le drame à travers l’accident qui emportera Jules. Mais le 31 janvier 2023, le ministre sera condamné après 4 ans de détention, à 30 ans de prison pour détournement de 23 milliards de F CFA, contre 10 ans pour sa femme pour raison de « complicité de détournement de deniers publics ». Finalement, le journaliste Jules n’avait pas si tort…

Le journaliste Martinez Zogo dont le corps a été retrouvé nu et mutilé après son enlèvement

Enfin, le cas du journaliste Martinez Zogo (animateur de l’émission « Embouteillages » sur Amplitude Fm), enlevé le 17 janvier 2023 et dont le corps a été retrouvé 5 jours plus tard nu et mutilé, est symptomatique de la difficulté pour les journalistes de travailler au Cameroun. Très populaire, sa mort à Yaoundé a provoqué l’inculpation pour la manifestation de la vérité, d’hommes puissants du régime naguère considérés comme intouchables : le puissant homme d’affaires Jean-Pierre Amougou Belinga et 5 agents non des moindres des services de renseignement. Au total, 17 personnes ont dû répondre au procès organisé sur le meurtre marqué par l’usage d’un cutter, d’un taser et d’un bâton introduit dans l’anus du journaliste qui a subi 30 lésions selon le constat des médecins légistes. « Il a voulu se montrer agressif, on l’a tapé dans tous les sens. (…) On l’a fouetté avec un fil de courant et un gourdin », révèlent les procès-verbaux d’audition des membres du commando impliqués dans l’assassinat du journaliste et datant de fin janvier 2023. Le travail des enquêteurs a aussi permis de mettre à nu toutes les rencontres et le contenu de celles-ci entre le lieutenant-colonel Justin Danwe, directeur des opérations de la direction générale des renseignements extérieurs, et l’homme d’affaires Jean-Pierre Amougou Belinga (proche de dignitaires du régime). Ce dernier aurait demandé au lieutenant-colonel de « faire taire » le journaliste, lors d’un rendez-vous le 29 décembre 2022 où 2 000 000 de francs CFA auraient été remis. Même si l’homme d’affaires réfute certains aveux compromettants de Danwe, celui-ci reconnaît sa part de responsabilité en relevant que « c’est lui qui a organisé l’opération » ayant conduit au meurtre du journaliste qui dérangeait apparemment les affaires de l’homme d’affaires sus-cité. Et pour l’une des rares fois, le président Biya a intervenu pour la mise en place d’une commission mixte police-gendarmerie pour la manifestation de la vérité qui est toujours attendue.

Adama KABORÉ

Article publié dans la parution du 15 novembre au 15 décembre 2025

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