Laurent Gbagbo, Tidjane Thiam et Guillaume Soro… Voilà les figures de proue de l’Opposition politique ivoirienne radiées de la liste électorale suite à des décisions judiciaires. Conséquence, comme l’a confirmé le conseil constitutionnel le 8 septembre 2025, elles ne pourront pas prendre part à la future élection présidentielle prévue pour fin octobre 2025. Même si dans le cadre du mercato politique comptant pour le compte à rebours de ladite présidentielle, la campagne de médiatisation sur la personne de Tidjane Thiam avait laissé imaginer que ce dernier serait, dans le cadre de la future élection, le sérieux candidat à battre ou du moins le probable successeur du président Alassane Ouattara, l’on s’attendait véritablement aussi à un rôle de trouble-fête, sur la scène politique, de Guillaume Soro. Pour le premier, Thiam, cette perspective s’est vite dissipée avec la question de sa double nationalité et son exil qu’il explique par des raisons de sécurité de sa personne.
Même si après la grande marche de son parti (PDCI) à la Commission électorale indépendante (CEI), il avait affirmé qu’il rentrera au pays pour animer la vie politique en menant la lutte avec ses camarades, force est de constater que cet engagement n’était que de la poudre aux yeux. Que nenni ! Quant au second quant au second, notamment Guillaume Soro, en théorie et à en croire ses déclarations publiques, l’ancien Premier ministre et ancien président de l’Assemblée nationale semblait être dans la dynamique de jouer les trouble-fêtes à l’occasion du futur scrutin tant attendu. « A partir d’aujourd’hui, je mets fin à mon exil. (…) Il m’est pénible de vivre loin de ma terre ancestrale et natale d’Afrique », avait-il lancé le 12 novembre 2023 depuis Turquie, avant d’atterrir le lendemain à Niamey au Niger, puis à Ouagadougou au Burkina. Ce, après un exil marqué par l’errance en France, Belgique, Dubaï et Turquie. Depuis lors, si ce n’est au Ghana où il a été reçu en audience en avril 2025 par le nouveau président ghanéen, l’ombre de Soro n’a plus été aperçue. Tout au moins, se résume-t-il à donner de ses nouvelles à travers les réseaux sociaux où il s’emploie souvent à envoyer des piques au régime d’Abidjan à travers les sorties (articles de réflexion) de certains de ses partisans.
Depuis son mystérieux lieu d’exil où il boit le calice de ses ambitions politiques, pas même le dépôt de son dossier de candidature à la commission électorale ivoirienne n’a été fait, même si la décision du conseil constitutionnel rejetant les candidatures de Thiam et de Gbagbo lui donnent raison. Ceux qui avaient alors cru en l’intrépidité du « fils » politique du président Ouattara disposé à fouler le sol ivoirien pour narguer son « père » Ouattara et sa Justice, ont alors vite fait de déchanter. Ils ont visiblement pris des lanternes pour des vessies, Soro ayant achevé de convaincre que sa volonté de revenir en Afrique ne concernait pas la Côte d’Ivoire et qu’il était dans une dynamique de théâtralisation de son retour sur le continent. Visiblement, Soro n’a pas l’étoffe du brave prêt à affronter ses anciens camarades et leur Justice, à l’instar du Congolais Moïse Katumbi. Jusqu’à preuve du contraire, tout porte à croire que Soro est finalement dans la résignation, se limitant à se contenter de la présence parfois – lors des manifestations des partis de Thiam et de Gbagbo – dans la rue de ses militants dont l’importance du nombre reste à déterminer. « Soro, c’est seulement du bruit sur les réseaux sociaux », commentait naguère à Ouagadougou un homme averti des questions politiques. On aurait pu ne pas y croire, mais les faits semblent têtus et donner raison à ce dernier.
La parole politique de Soro pèse moins qu’une banane et souffre d’un réel crédit
Empêché par le régime d’Abidjan de prendre part à la présidentielle de 2020 malgré la décision de la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples ordonnant la suspension de sa condamnation pour permettre sa participation au scrutin, Soro avait menacé que l’élection n’aura pas lieu à bonne date. Mais force est de constater que Soro s’était révélé par la suite un matamore, voire un tigre sur du papier : l’élection très controversée et émaillée de sang versé sur fond de répression de la contestation populaire a bien eu lieu, avec un bonus de 3e mandat accordé au président Alassane Ouattara. Alors, que vaut désormais la parole de l’ancien chef rebelle dans l’opinion publique? Est-on tenté de s’interroger. Au risque de nous tromper, la parole politique de Soro pèse moins qu’une banane et souffre d’un réel crédit. Est-ce conscient de la stérilité de la rengaine de sa rhétorique où il jouait en permanence la carte de la victimisation, qu’il aurait changé de fusil d’épaule, préférant faire profil bas dans le silence ? Ou est-ce plutôt l’usure du temps qui a amené l’homme à s’enfermer dans sa coquille, telle une huître qui se visse au rocher ? Ou est-ce ses nouveaux tuteurs politiques qui l’ont enjoint de battre en retraite ? Difficile d’y répondre… Même si pour certains de ses partisans, le « mutisme calculé » de Soro constitue en soi une stratégie qui « semble semer le trouble au sein des détracteurs et ennemis jurés de l’homme» et « une retraite studieuse visant à peaufiner les stratégies en vue des batailles qui s’annoncent », l’on reste sceptique eu égard à son passé de matamore sus-cité qui suggère d’être désormais, à son égard, adepte de Saint Thomas selon qui il faut attendre de voir pour croire.
A contrario et on était loin de l’imaginer, la grande vedette de la pré-campagne de la future présidentielle est étonnamment l’octogénaire Laurent Gbagbo. Agé de 80 ans et ravissant la vedette à la fois à Soro et à Thiam, le vieux montre qu’il a encore des calories à revendre, puisant dans ses dernières ressources l’énergie nécessaire à l’animation du landerneau politique ivoirien. S’il y a un acteur politique qui fait véritablement bouillir la marmite politique ivoirienne en ébullition, c’est bien lui. Après 10 années d’emprisonnement passées à La Haye à la Cour pénale internationale qui l’a acquitté des chefs d’inculpation portés contre lui et rentré au pays en juin 2021, le boulanger d’Abidjan (surnom de Gbagbo) a su renaître politiquement au grand dam de certains de ses détracteurs pour qui l’ancien président était devenu un éléphant sans défenses, condamné à une retraite politique forcée au bord de la Lagune Ebrié, avec un Front populaire ivoirien (FPI) qu’il retrouve disloqué et déchiré par des contradictions internes à son retour au bercail. Décidé à se venger de son tombeur, Alassane Ouattara, l’ancien gratte-poil de l’ex-président Félix Houphouët Boigny a dû d’abord laisser « l’enveloppe » du FPI à son ancien Premier ministre Affi N’Guessan devenu peu accommodant et partir avec « le contenu » du FPI pour créer son nouveau parti, le Parti des peuples africains-Côte d’Ivoire (PPA-CI), en octobre 2021.

Aujourd’hui, avec tout le dynamisme dont Seplou (un autre surnom de Gbagbo) fait montre sur le paysage politique ivoirien pour mettre du sable dans l’attiéké du président Ouattara, c’est à croire que l’homme jouit d’une cure de jouvence lui permettant de rappeler à l’opinion ses années de dynamisme politique à l’ère du parti unique sous Houphouët. Malgré sa sénilité, c’est lui le catalyseur de la révolte anti Ouattara et de l’unification des poids lourds de l’Opposition. C’est lui qui organise le plus de meetings, alimentant l’effervescence politique avec sa punchline légendaire et égratignant sans détours le président Ouattara dont il dit n’avoir pas peur. « Leur parti s’appelle comment là ? RHDP. C’est le rassemblement des Houphouétistes. Si je n’ai pas eu peur d’Houphouët lui-même, comment j’aurai peur de ses enfants ! Comment j’aurai peur de ceux qui font association avec son nom ! », lance-t-il devant une foule hystérique. C’est aussi lui qui lance l’idée du mouvement « Trop, c’est trop », invitant les Ivoiriens à l’unité d’action contre le régime en place qui serait la cause de leurs malheurs. C’est encore lui qui prend langue avec le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) de Thiam pour créer le Front commun dont la démonstration de force a été faite le 9 août 2025 à Abidjan à travers la mobilisation d’une marée humaine. Bref, c’est lui la locomotive de la pré-campagne de l’Opposition politique où les rôles de figurant sont joués par le porteur de l’enveloppe du FPI (Affi N’Guessan) et les partisans de Soro, réduits à accompagner en comparses la dynamique imprimée par Seplou en tandem avec le PDCI. Conséquence, même si elle n’a pas volé en éclats, la Coalition pour l’alternance politique 2025 (CAP-2024), regroupement d’une vingtaine de partis politiques d’opposition dont n’est pas membre le PPA-CI et créé avant les initiatives sus-citées de Gbagbo, est aujourd’hui l’ombre d’elle-même ; tant l’aura et le dynamisme de Gbagbo auront fini par avoir raison d’elle en la reléguant aux oubliettes.
Il y a même fort à parier que la démarche de proximité que constitue la campagne de sensibilisation et de mobilisation initiée par le Front commun qui va au charbon sur le territoire national, depuis le 5 septembre 2025, pour renforcer auprès de la population, l’information sur les points de revendication, finisse par être le coup de grâce qui enterrera définitivement cette coalition hétéroclite, riche en quantité (nombre de partis) mais pauvre en qualité, et dont les revendications sont valeureusement portées par le Front commun. A moins que, flétri dans son amour-propre et mû par un sentiment d’orgueil, le régime d’Abidjan appelle au dialogue la coalition CAP-2025 pour la légitimer en la faisant sortir de son hibernation : sauf erreur de notre part, aucune activité digne de ce nom ne peut être citée au crédit de la coalition. C’est dire combien, à l’exception du PDCI de Thiam, Affi N’Guessan – traité de « caillou » par Gbagbo lors de la création du PPA-CI –, Simone Gbagbo, Blé Goudé et les autres membres de la coalition ne sont que de simples acteurs sur la scène politique ivoirienne où, à défaut de jouer les rôles de spectateur, ils se contentent parfois de quelques apparitions publiques pour une existence politique au rabais.
Dans les jours à venir, le climat politique risque d’être des plus moroses au bord de la Lagune Ebrié
Comme on peut le constater, après avoir été le véritable animateur de la vie politique sous le régime Houphouët où il vécut des vertes et des pas mûres, Gbagbo entend demeurer le chef d’orchestre de l’Opposition politique, peser durant toute sa vie dans la vie politique de son pays et bien porter son sobriquet de stratège politique. Lui qui a connu l’exil sous Houphouët, puis plusieurs fois interpellé et détenu en Côte d’Ivoire, pouvait-il échouer dans un casting de rôle de trouble-fête à jouer contre le régime Ouattara dans le cadre du prochain rendez-vous électoral ? Assurément non ! A condition que dame nature avait au préalable pris soin de lui en ôter les moyens physiques. Ce qui, en l’espèce, semble ne pas être le cas, malgré l’âge… On attendait Soro ou Thiam, mais c’est plutôt le vétéran politique et stratège Gbagbo qu’on a eu, renouant avec sa légendaire punchline parfois cocasse. « Quand on finit de faire son travail, on s’en va », « Qui lui a dit ça ? », « Qui l’a blagué ? », « Ils veulent la bagarre, on fera la bagarre », « Aujourd’hui, Amadou est-il décédé encore ? », « Si c’est moi que vous cherchez, vous m’avez trouvé », « Nous allons prendre les rues d’Abidjan (…) Soyez prêts pour la bagarre », voilà une brochette de ses sorties devenues virales sur les réseaux sociaux.
Et tout porte à croire qu’avec ses dernières consultations des 10 et 11 septembre 2025 avec les responsables des partis disqualifiés (Affi N’Guessan, Tiémoko Assalé, Vincent Toh Bi Irié, délégations du PDCI et du parti de Soro) de la course présidentielle par le conseil constitutionnel, l’enfant de Mama entend ratisser large et aller au bout de ses intentions de vieux éléphant qui n’a pas encore fini de barrir dans la forêt politique ivoirienne. Cela est d’autant plus plausible qu’après la décision du conseil constitutionnel, son parti a réaffirmé «sa détermination à s’opposer de toutes ses forces à ce 4e mandat anticonstitutionnel de Alassane Ouattara et à dénoncer l’exclusion de son candidat ». Avant d’ordonner « à l’ensemble de ses fédérations d’entamer la campagne nationale de protestation». C’est dire si dans les jours à venir, le climat politique risque d’être des plus moroses au bord de la Lagune Ebrié…
Adama KABORÉ
Analyse publiée dans la parution du 15 septembre 2025 de votre journal La Nation en marche

