« C’est nous-mêmes Africains qui capturions nos frères et sœurs et les vendions aux Blancs », affirme l’interviewé

Chaque 10 mai, la France fait une halte pour commémorer la mémoire des victimes de l’esclavage et de la traite négrière considérés comme des crimes contre l’humanité. À l’occasion de la date de souvenir, nous avons tendu notre micro à Pr Jean-Marc Palm Domba, ancien président de l’ex-Haut conseil du dialogue social et maître de recherche en histoire politique et sociale, pour recueillir son propos autour de la question. Lisez !

La Nation en marche : La date du 10 mai a été décrétée dans l’Hexagone, journée de souvenir des victimes de la traite négrière, de l’esclavage suite à l’adoption de la loi Taubira. Que représente pour vous cette date ?

Pr Jean-Marc Palm Domba : C’est un hommage aux victimes de la traite négrière, de l’esclavage. On leur rend hommage, c’est bien mais il faut aller au-delà, à mon avis. Est-ce qu’on ne peut pas penser qu’il puisse y avoir une sorte de compensation ? Et quel type de compensation ? Il ne faut pas que ça reste uniquement dans les bavardages. Mais au moins, qu’il y ait des actes concrets qui permettent aux victimes d’en bénéficier.

On a l’impression que cette date n’est pas commémorée en Afrique alors que les premiers concernés en termes de victimes des pratiques concernées sont les Africains. Comment peut-on comprendre ce contraste ?
J’ai l’impression que ceux qui ont pratiqué l’esclavage et la traite négrière, veulent se donner bonne conscience. Ça c’est mon avis. Il faut voir ; c’est la loi Taubira qui en a été le détonateur. Elle-même descendante d’esclave. Autrement, je ne vois pas parce qu’en Afrique, personne n’en parle. Ça passe comme ça. On aurait pu rendre hommage aux victimes, mais est-ce que cela a une importance en Afrique ? C’est ça la réalité. Je n’ai pas tellement l’impression. Ici en Afrique, c’est comme si c’était un truc normal. On n’accorde pas la même importance que les pays européens à ces pratiques. C’est dommage ! Or, c’est nous qui avons été victimes.

En termes d’immortalisation de ce passé, est-ce que les politiques publiques africaines prennent en compte son inscription dans les programmes scolaires et universitaires ?
Je n’en ai pas l’impression. C’est vrai que dans les lycées, c’est inscrit l’enseignement de l’esclavage mais pas plus ; on n’entre pas en détail, on ne va pas loin, on ne fouille pas. On survole en fait la question. Est-ce que cela permet aux élèves d’avoir une vraie conscience de ce qu’a été le phénomène ? Je n’en ai pas l’impression. Il faudra revoir les curricula et de manière plus nette.

C’est comme si l’Afrique fuyait sa propre histoire. Comme si on cachait cette partie « noire » de notre histoire.
Elle est vraiment noire parce qu’en réalité, pendant l’esclavage et la traite négrière, nous avons été beaucoup complices. C’est nous-mêmes Africains qui capturions nos frères et sœurs et les vendions aux Blancs ; ce ne sont pas les Blancs qui venaient et descendaient entrer à l’intérieur pour les capturer. Certains présidents africains comme Obassandjo et autres, réclamaient des indemnités pour ça. Mais ça a abouti à quoi ? Ça a été plutôt des cris d’orfraie pendant un temps et c’est resté sans suite.

« C’est nous-mêmes Africains qui capturions nos frères et sœurs et les vendions aux Blancs », affirme l’interviewé

En termes de coût humain, que représentent ces pratiques pour l’Afrique ?
C’est lourd quand même. Il faut voir le nombre de personnes qui ont été aussi en Amérique et les autres parties, que ce soit en Guadeloupe, Haïti et autres. Ça n’aurait jamais pu être compensé à mon avis. Et l’Afrique a perdu des bras valides. C’est vrai qu’il y a des films comme Kounta Kinté qui ont essayé de retracer la réalité des faits, ça mais c’est allé où ? J’ai l’impression que les autres continents ont beaucoup plus conscience de ça que nous. On évoque la question, mais très rarement et de façon superficielle.

Est-ce qu’on peut envisager une sorte de réparation de cette dette de sang dont l’Hexagone est redevable à l’Afrique ?
Oui ! Mais maintenant, est-ce que ceux qui ont pratiqué ça seront d’accord avec les réparations ? Et quel type de réparation ? Si c’est financier, comment peut-on évaluer ça ? Toute la question est là. Est-ce que les pays les plus esclavagistes seront d’accord pour payer ? Et si oui, comment vont-ils payer aux pays africains ? Voilà des questions qu’il faille aussi se poser. De même, encore faut-il que les Africains se mettent d’accord sur la somme à payer et le mode de paiement. Je n’ai pas l’impression qu’on peut s’entende sur ça. Les voix s’élèvent par-ci par-là pour demander réparation du tort subi, mais est-ce qu’il y a un consensus autour de ça ? Je n’en ai pas l’impression. Le problème, c’est que les Africains ne s’entendent jamais sur l’essentiel. C’est dommage !

Quelles propositions à l’endroit des dirigeants africains pour la commémoration de ces victimes ? Est-ce qu’il n’y a pas lieu de décréter une journée de souvenirs africaine de sorte à ce qu’à l’occasion de la journée, chaque État africain fasse une halte pour immortaliser la mémoire de nos aïeux qui ont été de force embarqués dans ces pratiques barbares ?
D’abord, il faut que les dirigeants africains s’entendent autour des questions et se mettent d’accord sur quelles activités mener pour rendre hommage. Il y a des endroits comme Dakar où il y a des manifestations concrètes. Mais est-ce que les dirigeants africains se mettront d’accord pour un type de projet concret autour de la question ? Comme je l’ai dit, les Africains ne s’entendent pas sur l’essentiel. Quel est le président africain qui a avancé ça ? C’est là le problème. L’union africaine peut initier le projet, voir quelles sont les activités qu’on peut mener et dans quel sens il faut aller. Mais est-ce qu’on ne va pas se perdre dans les discussions encore comme d’habitude ? Il y a tellement de problème que ça paraît lointain. C’est dommage, parce que les problèmes africains, ce n’est pas les Africains qui les prennent en charge mais plutôt d’autres. Est-ce que nous-mêmes avons conscience de certaines situations ? C’est la question que je me pose. Sinon, regardez dans quelle situation nous sommes. Ça ne devrait pas arriver. Mais bon ! Moi personnellement, je désespère de l’Afrique.

Propos recueillis par Ousseini OUEDRAOGO

Entretien paru le 15 mai 2024 dans le support physique du journal La Nation en marche 

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