À l’occasion de l’inauguration du mausolée Sankara et de ses 12 compagnons d’infortune intervenue le 17 mai 2025 à Ouagadougou, le président du Faso, Ibrahim Traoré, s’est engagé à baptiser des rues au nom de chacun de ces compagnons de Sankara. Depuis lors, l’acte a été joint à la parole à travers la réalisation des différents baptêmes prévus. Au nombre desdits compagnons de Sankara, figure Patrice Sibiri Zagré, dont une rue porte désormais le nom à Ouagadougou à partir de ce mercredi 21 mai 2025. Tout en assurant ses cours de philosophie à l’université de Ouagadougou en tant que professeur de 3e classe, il était haut-commissaire du Bazèga et directeur des études de l’académie militaire Georges Namoano de Pô au moment des tristes événements du 15 octobre 1987. Nous vous proposons ci-dessous sa biographie reconstituée par l’un des membres de sa famille biologique, en l’occurrence Seydou Zagré, ambassadeur à la retraite. Lisez !
BIOGRAPHIE DE SIBIRI PATRICE ZAGRE
Sibiri P. ZAGRE est né vers 1952 à M’Bahiakro, en République de Côte d’Ivoire. Fils de Feu ZAGRE Ouinoaga et de Feue KABORE Kalaga résidant à Lattou, canton de Lallé, dans la province du Boulkiemdé.
Après le décès de son père, frère cadet de notre père, Feu ZAGRE Yamba Hamidou, né vers 1912, ancien combattant de la classe 1932, alors basé en Côte d’Ivoire, suite à la mobilisation générale pour la deuxième guerre mondiale, Sibiri a été ramené à M’Bahiakro pour être inscrit à l’école primaire.
Patrice, élève très consciencieux et brillant, a terminé ses études primaires avec brio et a été admis au collège de Tounouma, à Bobo- Dioulasso (1964 à 1972), pour ses études secondaires sanctionnées par l’obtention du baccalauréat série A4 en 1972. L’Université Cheik Anta Diop de Dakar au Sénégal lui ouvre ses portes pour ses études universitaires (1972 à 1976) qu’il poursuivra à l’Université de Paris I Panthéon – Sorbonne (1977 à 1980 !), avec à la clé le grade de docteur, troisième cycle en philosophie.
Le cursus universitaire de Patrice a donc été sanctionné par les diplômes suivants :
– Licence en philosophie, en juin 1975 à l’Université Cheick Anta Diop de Dakar au Sénégal ;
– Maitrise en philosophie, en décembre 1976 à l’Université Cheick Anta Diop de Dakar au Sénégal ;
– Diplôme d’étude approfondie de philosophie, en juin 1977 à Paris I, Panthéon – Sorbonne, en France ;
– Doctorat de 3ème Cycle en philosophie, en décembre 1980 à l’Université Paris I, Panthéon – Sorbonne sur le thème : Histoire de la philosophie.
Patrice, un révolutionnaire dans l’âme
Durant son séjour à Paris pour la préparation de sa thèse de doctorat, Patrice participait activement aux activités pour la décolonisation et l’indépendance réelle de l’Afrique, aux côtés d’autres militants, intellectuels ou travailleurs africains, notamment les anciens militants en exil de l’Union des Populations du Cameroun (UPC), mouvement historique pour la libération du continent du joug colonial.
A cet effet, avec ses camarades, ils avaient créé l’Alliance révolutionnaire des Peuples africains (ARPA), juste avant son retour définitif au pays en 1981.
Patrice, un engagement et un dévouement sans faille pour sa patrie : Patrice revient en Haute – Volta et est recruté comme assistant en philosophie, au département de sociologie de l’Université de Ouagadougou, en 1981.
Militant actif du SUVESS (Syndicat Unique Voltaïque des Enseignants du Secondaire et du Supérieur), devenu SNESS (Syndicat National des Enseignants du Secondaire et du Supérieur), après le 4 Août 1984, Patrice et ses camarades ont réussi à imposer l’alternance à la tête du SNESS pour la première fois dans l’histoire de ce syndicat. Il en a dirigé la Section de Ouagadougou. Son ami, compagnon de luttes et collègue enseignant, l’historien DIALLO Hamidou que j’ai consulté à l’occasion de ce projet de notes biographiques, m’a confié ceci : Patrice était parmi nous, l’un des plus pertinents dans les analyses. Il était sincère, désintéressé et s’engageait sans calcul.
Avec des enseignants du supérieur et du secondaire ainsi que des ouvriers, des travailleurs et des étudiants, Sibiri ZAGRE fait partie des leaders fondateurs de l’Union communiste burkinabè (UCB), une organisation semi clandestine, marxiste-léniniste qui soutiendra le CNR dès son avènement.
L’engagement de Sibiri Patrice est total et les missions et responsabilités s’enchainent et s’accumulent : enseignant à l’Université, chargé de missions auprès du ministre d’Etat, ministre de la Justice, Garde des sceaux, directeur des études de l’Académie militaire Georges Namoano à Pô, Haut-Commissaire du Bazèga.
Au CNR, la critique a été faite que les organisations membres n’envoyaient pas leurs hauts cadres dirigeants occuper des responsabilités importantes comme celle de Haut – Commissaire pour l’encadrement politique adéquat des populations. C’est pour donner l’exemple que Patrice a accepté au titre de l’UCB, d’être nommé Haut – Commissaire. Dans la même période, le Président Thomas SANKARA qui voulait donner un contenu de classe à la formation des officiers de l’Académie militaire de Pô, lui avait demandé d’en être le Directeur des études. Comme Patrice devait désormais assumer ses fonctions de Haut – Commissaire et de Directeur des études, tout en assurant ses heures de cours à l’Université, la province du Bazèga a été choisie pour lui.
Patrice, une intégrité assumée
Dans le cadre de l’opération baptisée < Lotissement commando>, il a présidé la commission d’attribution des parcelles. Il a achevé cette mission sans accepter la moindre parcelle au titre des membres de la commission alors qu’il était en location.
Patrice, le chef scout : Au collège de Tounouma, en compagnie de certains de ses promotionnaires comme le regretté Jacques BAMA, Mélégué TRAORE et bien d’autres, Patrice a participé aux belles aventures des scouts et contribué à écrire la fantastique épopée du scoutisme voltaïque.
Patrice, attaché à ses racines : Je garde encore en souvenirs que lorsqu’il venait de Dakar en vacances, Patrice allait à vélo participer aux travaux champêtres dans le champ familial qu’entretenait le vieux Yamba. Il aimait jouer au football et surtout, il ne quittait pas ses nombreux ouvrages qu’il lisait tout le reste du temps.
Patrice, un grand frère attentionné : Pour nous toutes et tous, enfants du Vieux Yamba ainsi que pour nos cousines et cousins, filles et fils de ses frères cadets, Patrice a été un grand frère que chaque jeune aurait aimé avoir à ses côtés. A Paris, il a accueilli à l’Aéroport de Paris – Roissy et hébergé Soungalo, avant de l’accompagner, le 26 septembre 1980, à Nancy. A Ouagadougou, Patrice a ouvert sa maison à nous toutes et tous. Mon frère ainé, le Général Wendpingrenoma M. ZAGRE, revenu de Saint Cyr, et avant d’être nommé à Dori, tout comme ma sœur cadette YAMEOGO née ZAGRE S. Maria étaient chez Patrice.
De nous tous, je dois tout à Patrice dont j’ai été fait héritier à titre universel par décision du conseil de famille, lui qui m’a accueilli à Ouagadougou lorsque je suis venu de Koudougou pour passer le BAC -Koudougou n’était pas encore un centre d’examen du baccalauréat. Je suis resté chez lui à Gounghin, jusqu’à sa disparition dans les conditions que l’on sait. Pour ma part, c’est peu dire qu’il a assuré ma formation anti-impérialiste et marxiste–léniniste.
Patrice, un révolutionnaire engagé : Patrice restera à jamais, pour ses étudiants, ses camarades de luttes syndicales et politiques, un leader intègre, un vrai serviteur dévoué des intérêts du Peuple. Pour ses parents, amis et connaissances, Patrice restera une personne aimable, loyale, sincère et désintéressée.
Patrice, un destin tragique : Fils unique de son défunt père, Patrice a quitté ce monde, sans femme ni enfant. En plus d’avoir perdu celui qu’il tenait comme le digne représentant de son frère cadet prématurément arraché à son affection, notre père a en plus perdu tout espoir de voir courir et grandir devant lui un enfant de Patrice, petit-fils de son regretté frère cadet. Voir pour la première fois – l’unique fois – cet ancien combattant verser des larmes, à l’annonce de l’assassinat de Patrice, nous a tous marqués, de manière indélébile.
L’assassinat de Patrice résonnera toujours très douloureusement, au plus profond de chacune et chacun de nous comme l’expression, certes de la finitude humaine, mais une finitude déshumanisée, un acte pardonné, mais irrémédiablement et définitivement incrusté dans les regrets.
Ouindegounda Soungalo qui vit en France depuis 1980 et qui aimait discuter beaucoup avec son grand frère philosophe, a perdu le sommeil depuis l’annonce qui lui a été faite, une dizaine de jours après la boucherie du Conseil de l’Entente, que Patrice était du nombre des personnes assassinées en même temps que Thomas SANKARA. Au moment où j’écris ces notes, il a toujours un sommeil difficile qu’aucune thérapie n’a pu résoudre. Son sommeil est parti, comme la vie de Patrice nous a été arrachée, une fois pour toute !
Patrice, fils de Feu Tonton Ouinoaga ZAGRE et de Feue Tante Kalaga KABORE !
Patrice, Philosophe !
Patrice, Révolutionnaire !
Patrice, Compagnon du Président Thomas SANKARA !
Patrice, Martyr du Peuple !
Gloire éternelle à toi !
Ouagadougou, le 15 octobre 2024
NB : Ces notes ont été réunies avec les aimables et précieuses contributions de mes grands frères, Lallé Marcel, M’Bi Bertin, Général de Brigade Wendpingrenoma, Ouindegounda Soungalo et de son ami le Pr. DIALLO Hamidou.
Dr. ZAGRE Koudougou Seydou
Ambassadeur à la retraite
Grand Officier de l’Ordre de l’Etalon

