Comme à l’accoutumée, la journée nationale de la liberté de presse a été célébrée le 20 octobre 2024 au Burkina Faso. Cette année, le Centre national de presse Norbert Zongo (CNP-NZ) a sacrifié à la tradition à travers l’organisation d’un panel au cours duquel il ressort que le journalisme libre a tendance à disparaitre sous le coup des situations d’ordre sociologique, sécuritaire et politique. D’ailleurs, le 3 mai dernier, à l’occasion de la Journée mondiale de la liberté de la presse, le Centre national de presse Norbert Zongo avait publié son rapport annuel de l’Indice de la liberté de presse (ILP) au Burkina pour le compte de l’année 2023 qui est de 1,96 sur 4; soit une note en déça de la moyenne et de celle de 2022 qui était de 2,21, du fait de la prise d’un certain nombre de mesures jugées liberticides ces 2 dernières années.
Tout le monde est unanime que c’est une note peu reluisante. Ce qui a sans doute justifié la thématique de la célébration « Ne brisons pas le rempart : alerte sur la mise à mort du journalisme », qui est tirée de l’éditorial n°5 du 31 août 1993 de feu Norbert Zongo, intitulé « Ne brisons pas le rempart ». Toujours d’actualité et résonnant comme un avertissement, cet éditorial est un rappel du contexte difficile de la presse à cette époque avec des similitudes aujourd’hui en raison de la situation sociopolitique du pays. C’est un euphémisme de le dire; la presse vit des jours difficiles au pays des Hommes intègres. En réalité, des menaces pèsent sur la presse nationale et l’une d’elles est d’ordre technologique. Avec les mutations dues à la révolution des nouvelles techniques de communication, le monde de la presse burkinabè connait une forte concurrence. L’avènement du numérique a beaucoup grignoté la manne financière des organes de presse traditionnels. Du coup, ces entreprises traditionnelles à savoir les journaux, les radios et les télévisions, tirent le diable par la queue. Une telle situation a occasionné la fermeture de certains organes de presse tels que les journaux Mutations, Notre Temps, etc. Le journal Courrier confidentiel, pour survivre, a finalement basculé dans le numérique.
En outre, les journalistes burkinabè font face à des restrictions à la liberté d’expression allant jusqu’à des fermetures de média et des arrestations. Et cela, vingt-cinq ans après l’assassinat du journaliste Norbert Zongo, une presse libre est devenue une illusion au pays des hommes intègres. Et le président du comité de pilotage du CNP-NZ, Guézouma Sanogo, renchérit sur la question : «Nous en sommes arrivés au point où le professionnalisme dans ce métier est devenu un crime». Ainsi, le journal L’Evénement qui a fait l’objet d’une mesure de sanction prise par le Conseil supérieur de la communication, a vu son rédacteur en chef, Atiana Serge Oulon, disparaître, le 24 juin 2024 avant que le journal ne se résolve à observer une pause dans ses parutions; suspension d’activités dont on imagine qu’elle ne précèdera pas l’arrêt définitif des travaux. Depuis le 13 juillet, la chronique « Le Défouloir » de Alain Traoré dit Alain Alain, n’a jamais repris son cours satirique au grand dam de ses auditeurs. Entre le 18 et le 28 juin, les deux chroniqueurs sur la chaîne privée BF1, Kalifara Séré et Adama Bayala portés disparus, sont désormais absents aux émissions « 7Infos » et «Press Echos» pour leurs critiques adressées à l’endroit du gouvernement.
Il faut de la présence d’esprit et l’esprit de discernement pour une bonne prise de parti
Mais, après tout, pourrait-on dire, pourquoi cette situation intenable pour le journalisme ? A y regarder de près, l’avènement du terrorisme constitue l’une des mères des maux que vivent les médias. A lui seul, le terrorisme affecte l’économie nationale en plombant ipso facto les activités des structures publiques et privées dont dépend énormément la santé financière des organes de presse, que ceux-ci soient publics ou privés. Ce, à travers les couvertures d’activités de ces dernières et les insertions qu’elles offrent souvent. Conséquence, beaucoup d’organes de presse ne peuvent plus avoir un contrat auprès de ces structures publiques et privées qui se cherchent elles-mêmes et se voient enjoindre par leur conseil d’administration de rationaliser les dépenses. Très souvent, en pareille circonstance, les dépenses en communication sont les premières à faire les frais d’une telle injonction.
Du coup, la presse en général, paie un lourd tribut, avec un contexte national où les nouvelles autorités ont pris des mesures pour « réduire l’espace civique». Tout cela contribue davantage à affecter la pratique journalistique. Et le président du comité de pilotage du CNP-NZ d’insister : « Le journalisme d’opinion qui fait le charme et fonde tout l’intérêt des médias a été criminalisé. La presse burkinabè est devenue atone, aphone. Le rythme, auquel nous assistons à la destruction de la presse, est effarant. Des fermetures ou suspensions des médias, des enlèvements ou disparitions forcées de journalistes, de chroniqueurs, de défenseurs des droits humains, soutiens incontournables de la liberté de la presse, le saccage des acquis juridiques, sociaux et financiers, des discours de haine contre les journalistes. Tout cela donne le tournis et nous renvoie à des années sombres en arrière ».
La réalité, c’est désormais le climat de peur avec la perspective de basculer plus dans la communication que le journalisme tenaillé par des vents et marées de tous ordres.
Au demeurant, on pourrait comprendre dans une certaine mesure, la logique des autorités burkinabè à vouloir que les médias les accompagnent dans la communication de guerre. Car, il est bien évident que c’est parce que l’État existe en tant qu’entité avec une économie prospère, que les organes de presse peuvent exister et non végéter ce, grâce à l’effet de boule de neige de la santé de l’économie nationale. Alors, faut-il à tout prix pratiquer le journalisme dans le contexte de guerre actuel ? Ou faut-il faire en sorte que le patriotisme prime la pratique journalistique en faveur de la communication pour galvaniser davantage les forces combattantes au service du recouvrement de l’intégrité territoriale ? Il en découle donc une situation cornélienne d’où il faut de la présence d’esprit et l’esprit de discernement pour une bonne prise de parti…
La Rédaction
Éditorial publié le 15 novembre 2024 dans le journal La Nation en marche

