Les manifestants affrontant les forces de l'ordre le 30 septembre 2025

Voilà 12 jours que la jeunesse malgache défie le pouvoir d’Antananarivo. Excédée par les coupures chroniques d’électricité et d’eau, elle exprime son mécontentement, affrontant même les forces de l’ordre le 30 septembre 2025. Les mots d’ordre, eux, ont rapidement évolué pour s’étendre à la lutte contre la corruption. Pas même l’annonce par le président malgache, Andry Rajoelina, du limogeage de l’ensemble du gouvernement n’a pu faire tomber la colère des manifestants qui n’hésitent pas à appeler à la démission du président. « Président, démission », ont-ils scandé. Le président, lui, évoque, une « campagne de manipulation » et une tentative de « coup d’État ». C’est dans cette atmosphère électrique que les manifestations ont été violemment réprimées, provoquant 22 morts et des centaines de blessés selon l’ONU qui a dénoncé la répression.

Aussi, par la voix du Haut-Commissaire des droits de l’homme, l’organisation onusienne a demandé la fin de toutes formes de répression par les forces de sécurité. Le samedi 2 octobre 2025, la situation était si intacte que la capitale restait sous haute tension, avec des barrages et appels à la grève générale. Selon Christiane Rafidinarivo, politologue et chercheuse associée au Cevipof et Sciences Pô, le président Andry Rajoelina n’est pas allé dans le sens des attentes des manifestants. Ainsi, il n’a fait aucune déclaration de démission. Aussi, poursuit-elle, « la Constitution prévoit que s’il n’exerce plus ses fonctions, quelle que soit la raison, le numéro 2 des institutions prend le relais, c’est-à-dire le président du Sénat. Or, cette personne, Richard Ravalomanana, général retraité de la gendarmerie, est perçu comme un des acteurs clés des répressions par ce régime depuis plusieurs années ».

Les manifestants fuyant les gaz lacrymogènes utilisés par les forces de l’ordre

Se confiant à nos confrères de Le Point Afrique, la politologue a laissé entendre que le risque est aussi de tomber dans une répression beaucoup plus forte. Avant d’ajouter : « L’autre possibilité, ce sont les pouvoirs exceptionnels prévus par la Constitution assez proche de la Constitution française. Il s’agit des pouvoirs exercés par le chef de l’État, ce qui irait à l’encontre des revendications ». Mais la politologue n’occulte pas qu’il existe un autre scénario, habituel dans l’histoire politique malgache : c’est le modèle de transition. Cependant, tempère-t-elle, « à ce jour, personne ne s’est prononcé officiellement pour cette piste. Il est également possible de convoquer de nouvelles élections, mais qui les convoquerait ? Le président sortant ? Cela ne satisferait pas non plus les manifestants ». Selon la politologue, on est dans une phase où la dynamique de la situation ne s’est pas encore complètement déployée. Le risque est aussi de tomber dans une répression beaucoup plus forte, comme dans nombre de régimes fragiles ou vulnérables.

La politologue poursuit en expliquant que les manifestations sont le fait de jeunes organisés à travers les réseaux sociaux et non le produit des organisations politiques traditionnelles. « C’est une population jeune, active et surtout ultraconnectée. Vu les déboires du système éducatif, beaucoup se sont auto-éduqués et auto-informés en ligne. Ils maîtrisent les codes du numérique et se sont socialisés à travers les réseaux. Et contrairement aux idées reçues, l’usage des réseaux n’est pas réservé aux élites : il est très populaire, même en milieu illettré, parce que c’est simple d’accès, malgré les coupures d’électricité et le coût de la connexion », soutient la politologue. Avant d’ajouter que cette génération numérique était déjà engagée politiquement en ligne. Le mouvement que l’on voit aujourd’hui dans la rue n’a pas émergé d’un coup : il a d’abord existé sur Internet. Ce qui change, c’est sa traduction en mobilisation sociale.

Pour la politologue, ces jeunes ont des standards différents de ceux de leurs aînés. Ils observent le monde entier et constatent qu’ailleurs, même dans des pays pauvres, il n’y a pas de coupures d’eau ou d’électricité dans les grandes villes. Pour eux, ce n’est pas une fatalité liée à la pauvreté, mais une question de gouvernance. « Le président lui-même l’a reconnu à l’ONU : tout le matériel nécessaire au réseau était stocké depuis deux ans dans le port de Tamatave… Si rien n’a bougé, c’est qu’il existe des blocages, des rapports de force, de la corruption. Et lorsque, en pleine crise, il limoge son gouvernement, il met en scène une impuissance qui finit par se retourner contre lui. C’est sa responsabilité », appuie la politologue qui souligne de passage que la génération Z reprend certains codes venus de l’étranger – le drapeau pirate du manga One Piece, par exemple, ou l’exemple du Népal. Mais ce n’est pas qu’une imitation. « C’est une génération socialisée de manière transnationale, attentive aux grandes causes globales, consciente des réseaux d’intérêts et des multinationales. Elle ne raisonne pas seulement en termes d’État-nation ou de partis politiques comme les générations précédentes. Ses références, ses valeurs, sont celles d’une jeunesse connectée au reste du monde », nuance-t-elle.

La Nation en marche

Dans la même catégorie

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *