Intervention de Washington à Caracas : « Avant Maduro, il y avait Noriega », Farida Nabourema

Dans la nuit du 3 au 4 janvier 2026, les forces spéciales américaines procédaient, sur ordre du président américain Donald Trump, à l’enlèvement du président vénézuélien Nicolas Maduro. Dans les lignes qui suivent, Farida Nabourema se prononce sur la question. Lisez !

Depuis l’arrestation de Nicolas Maduro au Vénézuela, beaucoup affirment n’avoir jamais entendu parler, dans l’histoire contemporaine, d’un État allant capturer le président d’un autre État souverain pour le traduire devant ses propres tribunaux, en l’occurrence aux États-Unis, pour trafic de drogue. Et pourtant, l’histoire mous apprend que Donald Trump n’a rien inventé. Il s’inscrit dans une tradition interventionniste américaine, particulièrement marquée sous les administrations républicaines. En 1989, sous la présidence de George H. W. Bush (Bush le père), les États-Unis ont procédé à l’arrestation du chef de l’Etat panaméen Manuel Noriega, à la suite d’une invasion militaire du Panama. L’opération fut menée au nom de la lutte contre le narcotrafic, exactement comme aujourd’hui.

Ce précédent suffit à démontrer que les États-Unis ne sont pas à leur première violation manifeste des principes fondamentaux du droit international. Il ne s’agit pas d’événements anciens ou lointains. L’Amérique latine a servi, depuis des décennies, de terrain d’expérimentation à ces pratiques. Le Chili dans les années 1970, avec l’élimination de Salvador Allende, en est un autre rappel cruel. Mais le cas du Panama est le plus proche et le plus comparable à celui du Vénézuela, car il mêle souveraineté, ressources stratégiques et contrôle des voies d’accès. Avant 1903, le Panama faisait partie intégrante de la Colombie. Sa séparation n’est pas le fruit d’un soulèvement populaire mais le résultat d’un calcul géostratégique américain visant à garantir un contrôle exclusif sur le canal de Panama, infrastructure essentielle à la circulation commerciale et à la projection militaire américaine. Dès sa naissance, l’Etat panaméen est placé sous controle des États-Unis.

Le choix de l’incrimination n’est pas neutre

Pendant des décennies, le Panama vit dans cet entre-deux politique. Officiellement indépendant, mais stratégiquement sous tutelle. Même après la rétrocession officielle du canal en 1999, les États-Unis n’ont jamais cessé de considérer cet espace comme leur arrière-cour stratégique. Lorsque Donald Trump revient au pouvoir l’année dernière en 2024, il remet en cause cette rétrocession, contestant les conditions de contrôle du canal, dans une logique assumée de reprise de main politique géostratégique.

Revenons à l’hisoire de Manuel Noriega, un produit du système impérialiste américain. Formé aux États-Unis, intégré aux réseaux de renseignement américains, il est porté au pouvoir sans élections. Pendant des années, son régime repose sur la terreur, la répression, la corruption et des violations graves des droits humains. Tout cela est connu et documenté mais Washington continue de le soutenir. La rupture n’intervient pas au nom de sa terreur mais lorsque Noriega cesse d’être docile. Lorsqu’il entrave certains intérêts américains et devient imprévisible. À ce moment précis, le récit change: Il n’est plus un allié autoritaire tolérable mais devient un criminel international. Non pas poursuivi pour les crimes commis contre son peuple, mais pour trafic de drogue. Le choix de l’incrimination n’est pas neutre. Il permet de déplacer la question de la souveraineté vers le terrain pénal, plus maniable, moins contraignant politiquement. Noriega est capturé, emmené aux États-Unis, condamné en 1992 à 40 ans de prison, peine ensuite réduite. Il purge 17 ans avant d’être extradé vers la France, où il est condamné à sept ans pour blanchiment d’argent, puis renvoyé au Panama pour y être jugé pour violations des droits humains et assassinats d’opposants. Il y meurt en 2017.

Le Chili offre un contraste. Salvador Allende n’était pas un dictateur. Il avait été démocratiquement élu et était très aimé et adulé par son peuple. Cela ne l’a pourtant pas protégé. Le palais présidentiel est bombardé par les forces spéciales américaines en 1973 sous les ordres du président Nixon et Allende est tué. À ce jour, aucune inculpation et aucune sanction. Des militaires américains sont partis assassiner un chef d’Etat d’un État libre et souverain dans son palais sans aucune conséquence. Après le coup d’Etat, le Chili devient le premier laboratoire grandeur nature du néolibéralisme radical. Les « Chicago Boys”, économistes formés à l’Université de Chicago sous l’influence de Milton Friedman, sont installés au cœur de l’appareil d’Etat par la dictature féroce d’Augusto Pinochet. Sous la protection militaire du régime, les Chicago Boys imposent un programme économique radical, fondé sur la privatisation massive, la destruction des protections sociales, la marchandisation de l’éducation, de la santé et une explosion des inégalités et une dépossession organisée des classes populaires.

La leçon à retenir est que les puissances occidentales n’agissent ni en fonction du caractère démocratique ni en fonction du caractère autoritaire d’un régime

Sous la dictature de Augusto Pinochet, le Chili a connu l’un des régimes de terreur les plus systématiques du XXᵉ siècle en Amérique latine, à la fois sur le plan politique, humain et économique. Dès le coup d’Etat de 1973, l’Etat chilien est transformé en appareil de répression totale. Arrestations massives, disparitions forcées, tortures, exécutions extrajudiciaires deviennent des instruments ordinaires de gouvernement. Des stades, des casernes, des îles et des centres secrets sont convertis en camps de concentration, où des milliers d’opposants sont enfermés, torturés et sommairement abattus.

L’un des crimes les plus longtemps passés sous silence concerne le trafic et l’adoption illégale de milliers d’enfants chiliens durant la dictature. Des enquêtes judiciaires et journalistiques ont établi que, pendant les années Pinochet, des enfants issus de familles pauvres, de mères célibataires ou de prisonniers politiques ont été retirés à leurs parents, déclarés morts ou abandonnés frauduleusement, puis envoyés à l’étranger, notamment vers les États-Unis et l’Europe, pour y être adoptés dans des conditions illégales. Ces crimes humains et économiques n’ont jamais empêché le régime de Pinochet d’être soutenu, protégé et légitimé par les puissances occidentales notamment les États-Unis. Aucune intervention humanitaire, aucune arrestation et aucune poursuite au moment des faits. La dictature a été tolérée, car elle servait un ordre géopolitique et un projet économique précis.

La leçon à retenir est que les puissances occidentales n’agissent ni en fonction du caractère démocratique ni en fonction du caractère autoritaire d’un régime, mais exclusivement selon leurs intérêts stratégiques, économiques et géopolitiques. Les dictateurs qui servent cet ordre sont tolérés, souvent soutenus et armés contre leurs peuples, tant qu’ils garantissent l’accès aux ressources ou l’alignement politique attendu. Ceux qui deviennent encombrants, imprévisibles ou simplement inutiles sont alors criminalisés, non pour les crimes commis contre leurs peuples, mais à travers des chefs d’accusation soigneusement choisis, permettant de contourner les principes de souveraineté.

Ce que révèle cette séquence, au-delà des cas de l’Amérique latine. Il s’agit d’un retour assumé d’un gangstérisme international. La capture de Nicolas Maduro, applaudie par certaines capitales occidentales, confirme que la force extraterritoriale redevient un mode normalisé d’action politique, dès lors qu’elle sert des intérêts stratégiques.

Farida Bemba Nabourema
Citoyenne Africaine Désabusée !

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