A l’occasion de la traditionnelle montée des couleurs, le président du Faso, Ibrahim Traoré, a livré le 1er avril 2025, un grand oral qui fera date. Bilan des opérations antiterroristes, galvanisation des forces combattantes, diatribes à l’endroit des « apatrides » et définition de la ligne de conduite politique ont été les grandes articulations de l’allocution présidentielle. Analyse d’un discours caustique qui se veut celui d’un président alerte en contexte de guerre asymétrique.

C’est la tradition ! Pour mieux décrypter tout discours, il faut se situer dans le contexte dans lequel il a été prononcé et avoir une large culture, notamment politique qui s’impose en pareille circonstance où il est question de disséquer un discours à dominante politique. L’allocution prononcée par le président Traoré le 1er avril, n’échappe pas à cette règle. Le président fait sa sortie dans un contexte marqué par l’organisation des journées d’engagement patriotique dont le thème se rapporte à « l’ordre et la discipline » et où l’on sort du tollé national consécutif au propos du journaliste Guézouma Sanogo et aux arrestations des journalistes de la défunte association des journalistes du Burkina (Guézouma Sanogo et Boukary Ouoba) et du journaliste Luc Pagbelguem de la télévision BF1. Le discours a aussi lieu dans un contexte où l’on sort de la polémique née des événements – considérés comme non réels par le gouvernement – de Solenzo et de la passe d’armes entre le président et le journal JeuneAfrique.

Ce contexte a suffisamment servi de ferment pour alimenter l’ossature de l’intervention présidentielle. Aussi félicite-t-il les forces combattantes pour les victoires d’étape engrangées çà et là dans la dynamique de reconquête de l’intégrité territoriale. « Je tiens à leur rendre hommage ici pour l’exceptionnel travail qui a été fait tout le long du trimestre passé », affirme-t-il. Et même si au même moment, le pays sort d’une attaque terroriste à Diapaga comme le révèlent les réseaux sociaux et une note de l’évêché de Fada N’Gourma en date du 02 avril 2025, le président n’en fait pas cas volontiers, conformément à la stratégie de communication gouvernementale dont l’objectif est de valoriser exclusivement les faits d’armes des forces combattantes sur le terrain. Le sacrosaint principe de la stratégie communicationnelle est respecté. C’est aussi au nom des valeurs patriotiques dont la célébration des journées était en cours, que le président interpelle chaque responsable de service et chaque citoyen lambda à mettre du sien pour apporter sa plus-value à l’édification de la société. « J’invite tout un chacun à donner le meilleur de soi-même tant au service que dans la vie courante pour que notre pays puisse continuer de rayonner », lance-t-il.

Puis, vient la sempiternelle question de la déstabilisation des institutions, objet de projet développé par des « apatrides » qui font dans « la désinformation, la manipulation, la subversion » pour « faire vivre au Burkina Faso, les évènements tragiques de 1987, oubliant que les époques ont changé ». Sans nul doute, cette question qui revient de façon cyclique dans les interventions du président et sur laquelle il « invite les gens à la vigilance » rappelle la polémique qui avait enflé les réseaux sociaux sur la fameuse affaire de Solenzo. Et le mot du président constitue le prolongement de la communication gouvernementale qui avait récusé les faits ethnicistes avancés. C’est l’amplification de la grande opération de communication de l’Exécutif contre la communication du camp adverse.

« Nous ne sommes pas dans une démocratie »

Le discours tenu au palais de Koulouba a aussi servi d’occasion pour prolonger la passe d’armes avec le journal JeuneAfrique dont le directeur de publication, Marwane Ben Yahmed, accuse le président Traoré d’avoir fait reculer la démocratie au Burkina. « Nous ne sommes pas dans une démocratie. Nous sommes bien en révolution progressiste populaire », martèle le président. Connaissant le contexte, il y a fort à parier que le président a fait coup double : répondre à Marwane en récusant le propos de celui-ci et porter en même temps de façon officielle à la connaissance de l’opinion nationale, le système politique en cours au pays. Somme toute, une information martiale doublée d’une piqûre de précision selon laquelle la démocratie qui rime avec « libertinage d’action ou d’expression n’a pas sa place » ici.

On tombe là de plain-pied dans l’affaire des journalistes récemment interpellés, sur laquelle le président entend apporter un rappel de pédagogie lorsqu’il soutient qu’« on ne fait pas de révolution dans le désordre ». Même si cette trajectoire politique va conduire à repenser les règles de la pratique journalistique. « Qu’on nous cite un seul pays qui s’est développé dans la démocratie, ce n’est pas possible ». Cette déclaration faite avec force conviction atteste que le président partage la position du Burkinabè Pierre Claver Damiba selon qui, la démocratie est un outil de fin de parcours et non le contraire. Et comme Damiba, il est fort probable que le président fonde sa conviction sur les exemples asiatiques qui ont réussi à tenir la dragée haute aux pays occidentaux en termes de développement, sans passer par la case démocratie. C’est le tournant imposé dans la marche du Burkina vers son réel développement !

Pour terminer, on note dans le discours du président l’emprunt du style imagé cher au Premier ministre, Emmanuel Ouédraogo, qui ne saurait échapper à la vigilance des analystes chevronnés des discours politiques. « Beaucoup de gens ont embarqué dans le bateau par opportunisme », « Nous sommes en train de surfer sur des vagues géantes », « Nous sommes dans des vents de face très forts (…) Au fur et à mesure, ils vont tomber à l’eau », « Notre objectif, c’est de trouver les eaux calmes et de pouvoir naviguer paisiblement », « Lorsqu’on va quitter la tempête, sur les eaux calmes, je pense que nous allons surfer sans problème » ; voilà une brochette d’affirmations à travers laquelle le président décrit la situation nationale loin d’être stable ce, avec des images parlantes. Du vrai parfum du style communicationnel de son Premier ministre… Bref, comme tout discours, celui du président Traoré a sa part d’objectivité, de subjectivité et d’objectivité subjectivante…

Adama KABORÉ

Analyse publiée dans le numéro 32 du journal La Nation en marche, du 15 avril au 14 mai 2025

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