La revanche ! C’est le moins que l’on puisse dire au sujet du retour à la Maison Blanche de Donald Trump, élu 5 novembre comme 47e président des Etats-Unis d’Amérique après sa débâcle de fin 2020 tachée par l’assaut de ses militants contre le capitole le 21 janvier 2021. Depuis lors, l’homme ne semblait faire parler de lui que par des démêlés judiciaires et dans lesquels il aurait dépensé d’énormes sommes d’argent pour assurer sa défense. Ainsi, après avoir été au creux de la vague à travers lesdits démêlés, Trump reprend du poil de la bête pour renaître politiquement au grand dam des démocrates dont la candidate Kamala Harris et son parrain Joe Biden en ont pris de leur grade. Ce, malgré un bilan économique apparemment crédible mais qui aura finalement flatté les démocrates : 16 millions d’emplois créés, une croissance de 2,8% au 3e trimestre 2024, etc. Quel contraste !

Tétanisés par leur avantage financier conséquent avec 81 millions de dollars mobilisés par l’équipe de campagne auprès des donateurs dans les 24 heures qui ont suivi l’entrée en lice de Kamala dans la campagne, leur force de mobilisation sur le terrain et une campagne menée sans difficulté majeure par Kamala, les démocrates ont dû finalement se rendre à l’évidence de la fausseté de leur jugement préélectoral. De son côté, instrumentalisant la fibre d’insécurité identitaire avec la politique migratoire de Biden considérée comme source d’invasion de l’Etat par des migrants, Trump a réussi à conquérir pour la seconde fois, sur fond de son slogan « Make America great again », le cœur des Américains. Tout au moins, il faut saluer le génie politique du républicain qui a réussi l’exploit de se faire élire à la fois 45e et 47e président américain.

A contrario et vu d’Afrique, cette élection de Trump sonne comme une aversion américaine de voir au sommet de l’Etat, une femme comme présidente : comme en 2016 où bon nombre d’observateurs s’attendaient à la victoire de Hillary Clinton, ce fut cette année, entretemps, presque le même scénario où Kamala partait confiante avec une certaine ascendance sur son challenger selon des sondages. Et au bout de la course, c’est toujours Trump qui sort victorieux face à une candidate du camp démocrate. De quoi laisser imaginer que l’électorat américain est misogyne, allergique à toute idée de se faire diriger par une femme… La bérézina étant désormais consommée pour les démocrates, Joe Biden – qui n’a posé pied en Afrique pendant son mandat de 4 ans, excepté son voyage prévu en décembre en Angola – et les siens avalent des poires d’angoisse et devront encore attendre 4 ans dans l’opposition avant d’espérer rebondir. Maintenant que Trump a son pouvoir en main et carte blanche pour l’exercer à sa convenance, les Africains n’en attendent pas grand-chose. Ils ont grandi en conscience politique et ne sont plus naïfs comme ils l’ont été lors de l’élection de Barack Obama dont ils pensaient qu’il serait la solution à une partie de leurs problèmes ce, eu égard aux origines africaines de Obama.

Aussi amère soit-elle, l’expérience leur a permis de prendre conscience que le président américain est avant tout élu pour régler les préoccupations des Américains. Aussi, l’épouvantail que représentait pour bon nombre d’Africains, l’arrivée de Trump à la Maison Blanche en janvier 2017, n’en est plus un. L’homme politique a déjà été vu à l’œuvre pendant 4 ans avec des idées de campagne redoutées en Afrique dont l’application n’a pas supprimé le continent de la carte du monde. Même si son côté climato sceptique affecte sur le continent le droit à la vie ; sa politique migratoire musclée ne va pas sans affecter la masse monétaire en circulation dans les circuits économiques africains à travers les transactions de la diaspora africaine aux Etats-Unis… Désormais, l’arrivée de Trump aux affaires n’effraie donc plus les Africains, même si certains d’entre eux semblaient avoir une préférence pour Kamala Harris qui a foulé le sol africain en mars 2023, notamment au Ghana, en Zambie et Tanzanie, et semble plus encline à donner davantage un coup de fouet à la coopération américano-africaine. Seul bémol, son soutien affiché pour les homosexuels risquait d’affecter son capital-sympathie en Afrique au cas où élue, elle conditionnait le respect des droits de ces derniers à certains engagements américains sur le continent en grande partie conservateur sur la question.

Avec un volume des échanges économiques faible entre le Burkina et les USA, Ouagadougou n’est pas si anxieuse

Tout compte fait, connaissant l’obsession de Trump à contrer l’influence chinoise en Afrique dont on peut imaginer que le projet « Des nouvelles routes de Soie » n’est pas bien apprécié par Washington, le nouveau président américain sera, malgré lui, obligé d’accorder une attention particulière au continent. Lui qui en 2018, a lancé l’initiative économique Prosper Africa pour renforcer les échanges avec le continent à travers les investissements et le commerce contre cette influence chinoise. Sous son prédécesseur Biden, le sommet USA-Africa de 2022 a restauré la volonté américaine d’investir davantage en Afrique, avec la promesse d’une manne financière de 55 milliards de dollars. Sans oublier le soutien américain au projet du corridor de Lobito de l’Angola. Les semaines et mois à venir nous diront si Trump va consolider ces « acquis » ou s’il va plutôt les reconsidérer.
Sur la même question, l’AGOA, outil de diplomatie économique coercitive dont le renouvellement est prévu en 2025, est un chapitre où l’administration Trump sera attendue.

Certes, il faut être aligné sur la vision américaine des droits de l’homme et de la démocratie pour être bénéficiaires des avantages économiques qu’offre l’AGOA, mais on peut se demander si avec Trump, certains pays africains comme l’Ethiopie, le Mali et la Guinée (en 2021), le Niger, Gabon, la Centrafrique et l’Ouganda (en 2023) et le Burkina (en 2024) exclus ces dernières années de l’AGOA n’y seront pas réintégrés. Ce, quand on sait que les républicains sont moins regardants que les démocrates sur les principes de droits de l’homme et de démocratie. Ce qui s’inscrirait dans la logique obsessionnelle de Trump de contrer l’influence chinoise en Afrique. Dans tous les cas, sur ce dossier, avec un volume des échanges économiques faible (3,6 millions de dollars en 2016) entre le Burkina et les USA, Ouagadougou n’est pas si anxieuse sur la question.

Enfin, il faudra aussi contrer l’influence russe bien implantée avec légitimité dans le Sahel (Mali, Burkina et Niger) dans le cadre de la lutte antiterroriste et où la présence militaire américaine est ouvertement désavouée avec des troupes qui ont été forcées de quitter Niamey et Agadez au Niger. Alors, Trump trouvera-t-il la baguette magique géopolitique pour redorer le blason de Washington dans cette zone ouest-africaine et y relancer son influence en inversant le rapport de force actuellement en faveur de Moscou ? Difficile d’y répondre… Trump est attendu au pied du mur ; cette seconde question géopolitique ne comptant certainement pas pour du beurre pour Washington…

Adama KABORE

Article paru le 15 novembre 2024 dans le journal La Nation en marche 

Dans la même catégorie

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *