Deboires tous azimuts de Paris : L’AES boit son zomkom sur les rives du Djoliba

La date du 28 novembre 2024 restera gravée dans l’histoire de la relation diplomatique entre la France et l’Afrique francophone. En effet, le Tchad a annoncé à cette date sa volonté de rompre son accord de coopération militaire avec la France, quand le Sénégal décidait de revoir la présence militaire sur la terre du Teranga. Ce sont là les énièmes coups de jarnac donnés par des Etats africains francophones dans le dos de l’Hexagone qui est en plein tourbillon politique marqué par la motion de censure adoptée le 4 décembre par 331 députés au parlement français contre le gouvernement Barnier qui a été ainsi contraint de remettre sa démission au président Macron engagé dans une course contre la montre pour stabiliser l’Exécutif au moment où l’Opposition demande en chœur sa démission. « La France va devoir fermer ses bases militaires au Sénégal », soutient-on du côté de Dakar pendant que N’Djamena nuance de son côté en rejetant l’idée d’une « logique de remplacement d’une puissance par une autre ». Le président tchadien, Mahamat Idriss Déby, l’a bien martelé : « Cette décision de rupture ne constitue en aucun cas un rejet de la coopération internationale ni une remise en question de nos relations diplomatiques avec la France ».

Enfin ! L’Afrique francophone se réveille au nom de sa souveraineté, est-on tenté de s’exclamer. Et pour joindre l’acte à la parole, le début du retrait des forces françaises au Tchad est déjà effectif sur fond de pression populaire et de slogan hostile : «Tchad libre, France dégage ! ». Quand on sait que ces derniers développements font suite au départ forcé des troupes françaises au Mali, au Burkina et au Niger, l’on est tenté d’affirmer que le coq gaulois a été bien plumé en Afrique francophone. Ainsi, l’influence de la France en Afrique ne fait que s’effriter jour après jour comme peau de chagrin et Paris, naguère jalouse de son pré-carré, se voit échapper une partenaire résolument décidée à s’émanciper d’une tutelle encombrante. «Macron a dilapidé tout le credit de la France en Afrique», s’est d’ailleurs fendu le parti français La France insoumise.

Cette situation favorisée par l’arrivée au pouvoir d’une nouvelle génération dans les Etats africains concernés, n’a malheureusement pas été bien décryptée et anticipée par Paris qui, faisant la politique de l’autruche, n’a jamais su lire les signes des temps. En effet, il y a belle lurette que les masses populaires africaines dénoncent et réprouvent le boulet que constitue la présence militaire française sur leur sol. Mais mue par sa surdité volontaire et suicidaire pour sa politique étrangère, Paris n’en a jamais eu cure. Pourtant, elle a eu l’occasion de rectifier le tir sur ce chapitre et de redorer son blason en Afrique avec son intervention militaire Serval salvatrice – sous le président Hollande – au Mali où ce dernier a été accueilli en 2013 en héros par la population pour avoir empêché la prise de Tombouctou par des terroristes. Par cet accueil triomphal réservé au président français d’alors, les fils et filles de l’Afrique exprimaient leur disposition à se remettre en cause pour saluer et accepter l’opportunité que peut représenter la présence militaire en Afrique. Malheureusement, Paris n’a pas su capitaliser cette expérience malienne en multipliant à travers ses soldats, les faits d’armes sur les théâtres d’opérations au Mali, au Burkina, au Tchad et même par la suite, au Mali. Bien au contraire, elle a donné aux militaires africains engagés au front contre l’hydre, le sentiment d’être parfois de connivence avec l’ennemi terroriste comme l’ont laissé entendre les militaires au pouvoir au Mali et au Burkina. Dès lors, il se posait la question de l’utilité de ses soldats sur le sol africain. Et bien malin est celui-là qui saura récuser l’argument selon lequel le revers subi par l’armée tchadienne en fin octobre 2024 à la barbe et au nez des forces françaises présentes sur le sol tchadien, n’a pas été le ferment de la décision de N’Djamena de donner un coup de canif à son accord de coopération militaire avec Paris. C’est d’ailleurs le même manque de résultat de la présence militaire de la France au Mali, Burkina et Niger qui a poussé ces Etats à rompre leur accord militaire avec l’ancienne puissance colonisatrice. C’est pourquoi, Paris est difficilement défendable sur cette question où elle essuie camouflet après camouflet.

Tout porte à croire que les autorités tchadiennes ont pris leur décision de façon hâtive suite à des sautes d’humeur

Toutefois, l’on peut regretter que la décision tchadienne ait été prise après que le président Déby élevé le 9 décembre 2024 au rang de maréchal, est rentré bredouilles de son voyage à Paris qui lui aurait refusé une rallonge budgétaire. Aussi, vu le timing de cette décision consécutive à la visite à N’Djamena du ministre français des Affaires étrangères, Jean-Noel Barrot, qui aurait demandé au président tchadien de confirmer publiquement la poursuite de la présence militaire française au Tchad et de reporter les élections législatives de décembre 2024 pour permettre à l’Opposition d’y participer, tout porte à croire que les autorités tchadiennes ont pris leur décision de façon hâtive suite à des sautes d’humeur et non sur la base de conviction souverainiste et d’une réelle prise de conscience qu’elles peuvent elles-mêmes développer leur pays sans la métropole. Il leur reste donc à démontrer que même dopées par des émotions subites dans leur prise de décision, elles peuvent s’affranchir des chaînes du colon avec une plus-value dans le développement de leur pays.

Tout compte fait, ce feuilleton franco-tchadien confirme l’adage selon lequel «A quelque chose, malheur est bon». Il aurait fallu les déconvenues sus-citées avec à la clé un amour-propre flétri pour que N’Djamena prît conscience de son potentiel à libérer et de sa capacité à prendre réellement en main son destin sécuritaire sans la métropole.

En attendant que cette perspective se réalise et que Paris sorte de ses déboires tous azimuts avec lesquels l’opposant politique français Jean-Luc Mélenchon pense que même avec un Premier ministre tous les 3 mois, Macron ne s’en sortira pas, c’est la fiesta dans les Etats de l’Alliance des Etats du Sahel (AES) où derrière les tentatives de déstabilisation, l’ombre de Paris et de ses hommes-liges africains a parfois été indexée. C’est dire si l’AES boit actuellement son zomkom sur les rives du fleuve Niger et du Djoliba avec les déboires internes et externes que Paris doit d’abord gérer ce, tout en nourrissant l’espoir secret que le Tchad rejoigne bientôt l’AES pour relever dans l’unité les défis sécuritaires communs. C’est sur ces entrefaites que nous vous souhaitons une bonne et heureuse année 2025 pleine de santé, d’opportunités, de prospérité et d’engagement pour un monde meilleur avec un Burkina Faso à intégrité territoriale littéralement recouvrée.

 La Rédaction

Éditorial publié dans le numéro 28 du journal La Nation en marche du 15 décembre 2024

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