«A-bas la CEDEAO ! », « Vive l’AES ! » C’est par ces slogans scandés et sous une vive clameur d’une marée humaine digne de fête populaire que les populations ont célébré, le 28 janvier 2025 à la Place de la Nation à Ouagadougou, l’an 1 de la sortie des membres de l’Alliance des Etats du Sahel (AES)  de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). De Bamako à Niamey, ce fut également la même scène de liesse qu’il a été donné de voir, marquant ainsi définitivement le tournant que constitue le divorce désormais consommé entre les Etats concernés et leur désormais ancienne famille. Ce, malgré les opérations de charme doublées de menaces de la CEDEAO : dispositions à activer les mécanismes d’opérationnalisation de la force conjointe, missions de bons offices confiées à 3 chefs d’Etat, moratoire accordé à l’AES pour le retrait de l’institution sous-régionale pour donner une ultime chance aux négociations, chapelet de sanctions égrené en cas de sortie de la CEDEAO, etc.

Mais les chefs d’Etat de l’AES n’en ont cure et seront finalement restés inflexibles sur ce chapitre : l’appartenance à la CEDEAO relève désormais du passé. C’est dire si la page est vraiment tournée dans cette géopolitique ouest-africaine et aidée en cela, par un soutien populaire qui demeure intact. Au Burkina par exemple, c’est sur fond de musique de circonstance et perchés dans une locomotive que des membres de la coordination des associations de veille citoyenne ont rejoint Ouagadougou depuis les communes périphériques de la capitale. Sans oublier la marée humaine qui a pris d’assaut les places publiques à Bobo, Ouahigouya, Tenkodogo, etc., pour attester que le comité de mobilisation a fonctionné à plein régime.

Sans doute, ce soutien populaire dont jouissent les chefs d’Etat de l’AES, a dissuadé les Etats de la CEDEAO à franchir le Rubicon en prenant à nouveau des sanctions à caractère économique qu’elle brandissait naguère et dont les effets seraient préjudiciables pour les populations civiles. Surtout qu’après l’expérience malheureuse des sanctions économiques prises contre Niamey, celles-ci n’avaient pas permis à l’institution d’atteindre le but poursuivi, notamment la décision du président nigérien (Abdourahamane Tiani) de remettre le pouvoir conquis à coup de canons à son successeur Bazoum, toujours en détention depuis sa perte du pouvoir, le 26 juillet 2023.

La CEDEAO a fini par faire profil bas face à l’intransigeance des chefs d’État de l’AES

Finalement, si les textes de la CEDEAO enjoignent tout Etat désireux de quitter l’institution d’observer la durée d’un an pour formaliser cette sortie, l’on peut affirmer que la séparation de corps que constitue ce délai n’aura pas permis de réconcilier les cœurs des anciens époux dont la partie initiatrice du divorce reste convaincue que son bonheur ne réside pas dans l’union mais plutôt en dehors de celle-ci. La messe est dite ! Le Rubicon est donc définitivement franchi par le triumvirat Bamako-Ouaga-Niamey et la CEDEAO a dû se résoudre de faire contre mauvaise fortune bon cœur, en prenant acte et en se pliant à la décision de l’AES dont l’intransigeance à claquer la porte de la CEDEAO a apparemment été sous-estimée par les chefs d’Etat de la communauté. Le temps étant le meilleur juge, a fini par convaincre ceux-ci que les présidents de l’AES avaient réellement mûri leur projet de départ doublé de création d’une confédération. Et ceux-ci en annonçant à l’orée de l’an 1 de la sortie de l’AES, leur projet de mise en place d’une force conjointe de 5 000 hommes pour la sécurité dans la confédération, ont marqué un coup double.

Il n’a fallu qu’une seule année à l’AES pour être en passe de mettre en place sa force conjointe

Premièrement, c’est une grande opération de charme qui galvanise davantage les populations dans leur élan de soutien à l’AES dont elles sont convaincues que la solution à l’équation terroriste passe par un changement de paradigmes et de réelle mutualisation des moyens des Etats concernés. Secundo, cette annonce voue indirectement aux gémonies une fois de plus la CEDEAO dont l’opérationnalisation de la force conjointe demeure une véritable arlésienne depuis que les populations de l’AES souffrent le martyr. Et il y a fort à parier qu’à l’annonce de cette perspective en gestation, celles-ci ont immédiatement fait la comparaison avec la CEDEAO  en se disant qu’il n’a fallu qu’une seule année à l’AES pour être en passe de mettre en place sa force conjointe. C’est pourquoi, au risque de se tromper, l’on peut déclarer que les présidents Assimi Goïta, Ibrahim Traoré et Abdourahamane Tiani osent et gagnent du moins pour le moment, dans ce bras de fer CEDEAO-AES dont le feuilleton aura tenu en haleine le public durant une année où la CEDEAO est allée à Canossa avant de faire profil bas et écorner ainsi davantage son image.

Cela dit, l’heure doit être désormais à l’introspection à la CEDEAO pour rectifier le tir en travaillant à rendre une réalité, son projet de CEDEAO des peuples et non celle des clubs de chefs d’Etat à la solde des Etats impérialistes, telle que perçue dans l’opinion. Cette introspection s’impose ; sinon ce serait faire de la politique de l’autruche que de s’y prendre autrement. Du côté de l’AES, reste maintenant à espérer que les fruits du projet d’émancipation tiennent la promesse des fleurs pour éviter un nouveau désenchantement des populations qui pensent que leur salut de développement notamment sécuritaire, réside dans la reconsidération des relations avec Paris et dans le divorce sus-cité qui semble avoir laissé des flétrissures dans le cœur de madame CEDEAO…

Adama KABORÉ

Analyse publiée le 15 février 2025 dans le numéro 30 du journal La Nation en marche 

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