« Le chat ne lâche jamais le morceau de viande qu’il a dans la gueule », dit un proverbe africain. Si la récente promesse du président béninois, Patrice Talon, de ne pas se présenter en 2026 à l’élection présidentielle fonde l’exception de ce proverbe, force est de constater que ce proverbe trouve son illustration dans la décision des présidents camerounais, ivoirien, ougandais et centrafricain de se présenter une nouvelle fois à l’élection présidentielle de leur pays pour un nouveau bail à la tête de l’Etat. A 92 ans et après 42 ans au pouvoir au Cameroun, Paul Biya prend part à la présidentielle du 12 octobre 2025. Ce, malgré une santé fragile qui l’a éloigné, au cours du septennat qui s’achève, de la gestion du pouvoir ; lequel a été géré par procuration à travers une délégation de signature accordée au secrétaire général de la présidence, Ferdinand Ngoh Ngoh, devenu le mandataire d’un président condamné à séjourner longuement en France et Suisse pour des soins interminables. Avec à la clé, les rumeurs les plus folles faisant état de sa mort. En Côte d’Ivoire, à 83 ans et après 15 ans au pouvoir, Alassane Ouattara participe au scrutin du 25 octobre 2025, après avoir entretenu longtemps le suspens sur ladite participation. Même spectacle en Ouganda où, Yoweri Museveni, après 39 ans au pouvoir et âgé de 80 ans, est donné partant pour la course à la présidentielle de 2026, pour un 7e mandat. L’apprentissage de la longévité au pouvoir est venu de la Centrafrique où le président Archange Touadéra a officialisé sa candidature à la présidentielle pour solliciter à son peuple, un 3e mandat.
Comme on peut le constater, l’appétit pour le pouvoir vient en mangeant, pardon, en l’exerçant. Et ce n’est pas les anciens présidents Mamadou Tandja du Niger, Blaise Compaoré du Burkina, Abdel Aziz Bouteflika de l’Algérie, Alpha Condé de la Guinée, Abdoulaye Wade du Sénégal, Joseph Kabila de la république démocratique du Congo et autres qui diront le contraire. Pas même l’actuel président togolais, Faure Gnassingbé, au pouvoir depuis 20 ans. Si certains présidents africains font dans la manière en couvrant d’un voile pudique leur velléité de régner sans partage à travers une modification de la Constitution taillée à la mesure de leurs ambitions pouvoiristes, d’autres ne se gênent pas d’étaler publiquement leur goinfrerie pour le pouvoir. «Comment pourrais-je quitter une bananeraie que j’ai plantée et qui commence à donner des fruits ?», avait lancé en 2016 Yoweri Museveni, visiblement déterminé à faire de l’Ouganda sa plantation sur laquelle il a un droit de jouissance éternel. Avec cette sortie, le satrape de Kampala n’avait fait qu’enfoncer une porte entrouverte, puisqu’il a pris soin de supprimer de la Constitution, le nombre de mandats présidentiels. Même s’il faut déplorer la maladresse de Museveni qui montre ainsi qu’il ne sait pas faire preuve de sournoiserie politique, son argument est bien celui enfoui dans le tréfonds de l’âme de bien des présidents africains engagés dans la dynamique de régner ad vitam aeternam. Ainsi, Museveni vendait la mèche de certains de ses pairs au point de révulser ces derniers. Alors, à chaque président, sa bananeraie !
Si cet argument museveniste explique l’épidémie de la boulimie du pouvoir à laquelle on assiste sur le continent, il ne saurait occulter le fait que d’une manière générale, le pouvoir enivre et donne l’impression d’être un dieu sur terre quand il ne nous fait pas croire qu’on est sorti des cuisses de Jupiter. Conséquence, naît le sentiment d’être puissant, de protéger indéfiniment ses privilèges, d’être l’homme providentiel après qui c’est le déluge. Ils sont rares les présidents qui, en pareille circonstance, ne deviennent pas autistes voire schizophrènes après avoir été usés par le pouvoir : ils deviennent arrogants, perdent le sens de la réalité et font preuve de certitude parfois naïve de tout contrôler jusqu’à ce que la réalité du terrain leur dessille les yeux en battant en brèche l’évangile des sirènes du régime qui faisaient croire au président qu’il est un envoyé de Dieu. Appelé syndrome d’hubris, ce comportement dont on se remet à la suite de la perte du pouvoir et non par prescription médicale, explique bien des tentatives de se maintenir à vie au pouvoir et est source de bien des drames sur le continent.
Hormis le cas Wade au Sénégal, il est extrêmement rare de voir les urnes emporter un président africain candidat à la longévité au pouvoir
Le président Ouattara peut dépoussiérer l’argument selon lequel l’histoire de la limitation du nombre des mandats présidentiels est encore récente en France. Aussi, sans l’avouer ouvertement, certains présidents africains tentés de régner sans partage nourrissent le vœu secret d’emboiter le pas à certains de leurs pairs en Asie où le développement est en marche nonobstant l’irrespect de certaines règles démocratiques au format occidental. Mais, comparaison n’étant pas raison, le problème est que par endroits du continent africain, la soif d’alternance au sommet de l’Etat est si inextinguible que même la violence de la répression n’arrive pas souvent à contenir la bourrasque de la rue qui a emporté bien des régimes. Et quand ce n’est pas la classe politique et la société civile qui finissent par faire tomber le président de son piédestal comme ce fut le cas de Compaoré et Bouteflika, c’est l’armée en 3e larron qui s’empare du pouvoir à l’instar des derniers cas guinéen et gabonais.
Aussi, on peut ajouter qu’avec l’avènement du numérique, les populations africaines ont trouvé un véritable filon pour étancher ladite soif en faisant de l’espace numérique un facteur de mobilisation citoyenne et un catalyseur de révolte sociale contre les régimes placés dans leur ligne de mire. Enfin, aussi curieux que cela puisse paraître, hormis le cas Wade au Sénégal, il est extrêmement rare de voir les urnes emporter un président africain candidat à la longévité au pouvoir. Et il est fort probable que les peuples en lutte pour une réelle alternance dans leurs pays respectifs en soient conscients…
La Rédaction
Éditorial publié dans la parution du 15 août au 14 septembre 2025

