Au regard des soubresauts sociopolitiques surtout mortifères qu’a connus la République démocratique du Congo (RDC), nous étions en droit d’espérer à la tête de la RDC un homme politique symbolisant l’antithèse de l’ancien président Joseph Kabila. Hélas ! Le choix opéré en 2023 par les électeurs congolais dans les urnes semble avoir commis des erreurs de casting, en nous offrant notamment du Joseph Kabila bis. Ejecter Kabila original pour installer Kabila photocopie, voilà comment résumer l’actualité politique en RDC dont il n’est pas exagéré d’affirmer que les électeurs ont pris des vessies pour des lanternes en portant au pouvoir Félix Tshisekedi. En effet, comment comprendre que ce peuple qui a payé le prix fort dans sa résistance au projet de Kabila de s’adjuger un long règne au pouvoir au-delà de la durée constitutionnelle, en soit arrivé à se doter d’un autre président dont les intentions sont désormais affichées de marcher sur le sentier vénéneux de Kabila et contre lequel son père (Etienne Tshisekedi) s’était vaillamment opposé malgré sa sénilité ?
Comme quoi l’histoire politique bégaie sur les rives du fleuve Congo. Sinon, comment prendre cet appel du pied que lance déjà le président Tshisekedi à son peuple à lui offrir un bail de plus à la tête de la RDC ? « Je ne sollicite pas le 3e mandat, mais si le peuple veut un 3e mandat, je l’accepterai », a-t-il lancé le 6 mai 2026, lors de la célébration de la journée internationale de la liberté de presse. Ceux qui n’y ont pas vu une démarche méthodique de préparation des esprits à accepter un futur projet de rebeloter à la tête de l’Etat auront fait preuve de naïveté politique. Cette démarche est si cousue de fil blanc qu’elle intervient à la suite d’un processus de réforme constitutionnelle engagé dans le pays. Même si, au sujet de la réforme constitutionnelle, selon le président, c’est « En 2006, nous nous sommes promis de changer la Constitution une fois au pouvoir et c’est ce qui va se faire », la démarche est typique de celle de tous les dictateurs africains qui se sont octroyé une longévité au pouvoir au forceps. Yoweri Museveni, Faure Gnassingbé, Alassane Ouattara, etc., ils sont nombreux ces présidents qui ont usé de cette ruse politique pour se faire une cure de jouvence politique à la tête de l’Etat. Sans être dans les secrets des dieux, au terme de la réforme constitutionnelle en RDC, on nous rabâchera ici les oreilles avec le dombolo de la non rétro activité de la nouvelle Constitution dont on nous dira qu’elle ne prend pas en compte les 2 mandats présidentiels passés et remet le compteur à zéro ; toute chose qui permet au président Tshisekedi de rester encore au pouvoir pendant au moins 2 mandats. Le disque de cette fourberie politique visant à faire du président l’homme providentiel, est éculé et littéralement rayé.
Un autre argument qui cache mal cette boulimie du pouvoir du président Tshisekedi, c’est cette volonté de ne pas organiser les élections en 2028 au cas où la crise sécuritaire venait à perdurer dans le pays ; ce qui lui permettrait de continuer à diriger le pays jusqu’au jour où il aura mis fin à la guerre. « Si on ne peut pas finir rapidement cette guerre, malheureusement on ne pourra pas organiser les élections en 2028. On ne peut pas organiser les élections sans les villes occupées », s’est fendu le président. Nous sommes là de plain-pied dans le fameux glissement électoral orchestré, lentement mais savamment, par Kabila à la fin de la décennie 2010 pour rester au pouvoir pendant quelques années supplémentaires. La suite, on la connaît : une levée de boucliers des opposants réprimée dans le sang avec des morts d’hommes à la clé, des condamnations internationales, une implication de l’église catholique dans la crise pour chercher des pistes de solutions.
La conduite politique de Tshisekedi est potentiellement crisogène
Dès lors, on peut imaginer les risques auxquels le président Tshisekedi se prépare à exposer son pays, d’autant plus que Delly Sesanga, candidat à la présidentielle de 2023, a déjà lancé un appel à « tous les démocrates » à barrer la route à « cette dérive ». Sans jouer les Cassandre, la conduite politique de Tshisekedi est potentiellement crisogène et le président danse sur un volcan en prenant le risque d’embarquer son pays vers des lendemains incertains. C’est dire si les hommes politiques ont parfois la mémoire courte, alors qu’un adage soutient que ceux qui ont oublié l’histoire, sont condamnés à la revivre. Dans le cas congolais, la situation est d’autant diablement révoltante que l’histoire congolaise sus-évoquée est encore récente et que le président en a été lui-même acteur. Espérons que le président saura faire preuve de sagesse entretemps pour ne pas franchir le fleuve Congo, pardon le Rubicon, avec les conséquences de déflagration sociale que cela comporte sur les berges dudit fleuve. Dans tous les cas, il faudra compter à l’occasion avec la rue congolaise pour le freiner dans ses velléités pourvoiristes affichées.
En attendant cette perspective, les contempteurs du président Tshisekedi sont vent debout pour lui rafraîchir la mémoire au cas où il souffrirait d’une amnésie. « Rappelez à M. Félix qu’en 2023, il avait organisé les élections alors que Bunagana était sous domination des rebelles. Peut-être qu’il a oublié », a lancé Prince Epenge, porte-parole de Lamuka. Le président Tshisekedi est donc prévenu et la conférence épiscopale nationale gagnerait à s’impliquer à l’avance dans la gestion de ce sujet politique national hautement important de sorte à anticiper les choses afin d’éviter de rejouer à chaque fois le traditionnel rôle de sapeur-pompier qui intervient pour éteindre l’incendie et limiter les dégâts. Plus de boucherie humaine au Congo à cause de l’appétit gargantuesque pour le pouvoir de la part d’aventuriers politiques, est-on tenté de s’exclamer !
Adama KABORE
Article publié dans la parution du 15 mai au 14 juin 2026 du journal La Nation en marche

