Alors que l’épidémie d’Ebola progresse en Ituri, les autorités sanitaires imposent des restrictions pour freiner la contamination. Mais dans plusieurs communautés congolaises, ces mesures sont vécues comme une rupture brutale avec des rites funéraires considérés comme sacrés.
Des membres du personnel médical vêtus d’équipements de protection transportent le corps d’une victime présumée d’Ebola à Rwampara, dans la province de l’Ituri, le 21 mai 2026
En Ituri, dans le nord-est de la RDC, les équipes sanitaires surveillent désormais de près les enterrements dans les zones touchées par Ebola. Une réalité qui bouleverse des rites funéraires considérés comme sacrés dans plusieurs communautés congolaises. « Tout est devenu rapide. Avant, la famille restait autour du corps, les voisins venaient, on passait la veillée ensemble. Maintenant, on nous demande de rester loin », raconte Pascal Obotela, un habitant de Mongbwalu ayant perdu un de ses proches.
La maison du défunt est désormais considérée comme une zone à risque. Les agents procèdent d’abord à la désinfection du lieu, « en pulvérisant des solutions chlorées sur le sol, les murs et les objets contaminés avant d’emporter le corps », confie-t-il. À ce jour, la RDC fait état de 204 décès et de 867 cas suspects d’Ebola, selon le dernier bilan du ministère de la Santé publié le 23 mai. À cette situation sanitaire s’ajoutent désormais des tensions et violences autour des enterrements des victimes.
« Il y avait aussi le corps d’une personne suspectée d’être morte d’Ebola qui a été calciné »
À Mongbwalu, les morts attisent les tensions. La scène s’est d’abord produite jeudi 21 mai à Rwampara, où des jeunes accompagnés de membres d’une famille dont un enfant serait mort d’Ebola ont pris d’assaut l’hôpital afin de récupérer le corps de la victime. Des actes de vandalisme ont visé les tentes du centre d’isolement destiné à la prise en charge des malades.
Quelques jours plus tard, dans la nuit du dimanche au lundi 25 mai, de nouveaux incidents ont éclaté à Mongbwalu, dans la province de l’Ituri, épicentre de l’épidémie. « Ebola n’est plus seulement un problème congolais : c’est un risque mondial ». Un groupe de jeunes a attaqué un hôpital à quatre reprises pour tenter de récupérer le corps d’un berger catholique décédé des suites d’Ebola. Selon le responsable de l’établissement, il s’agissait d’une figure religieuse emblématique de Mongbwalu. Les militaires ont dû intervenir avec des tirs de sommation pour disperser la foule.
Dans les communautés congolaises, les obsèques occupent une place essentielle. Les veillées au domicile du défunt, les prières, les chants et les gestes accomplis autour du corps sont souvent considérés comme indispensables pour permettre au mort de « partir en paix ». « Quand cela n’est pas respecté, cela crée un profond sentiment d’inachevé », explique Pascal Obotela. Mais dans les zones frappées par l’épidémie d’Ebola Bundibugyo, ces rites sont désormais suspendus à l’urgence sanitaire. Tout est mis en œuvre pour freiner la propagation du virus.
En Ituri, les autorités ont durci les mesures. Le gouverneur est allé jusqu’à interdire les veillées funéraires et à limiter à cinquante le nombre de participants aux enterrements. Désormais, ce sont les équipes de riposte qui prennent le contrôle des obsèques à travers des enterrements dits « dignes et sécurisés ». Le corps est rapidement placé dans un cercueil puis transporté par ambulance vers un site d’inhumation, où l’enterrement est réalisé par des équipes spécialisées. Quand la famille estime que le défunt n’a pas été enterré dignement, cela peut être perçu comme une menace pour tout le clan. Mais pour de nombreuses familles, accepter ces nouvelles règles reste difficile. « Au début, il y avait vraiment de sérieuses résistances », raconte Esaïe Katavu, habitant de Bunia.
Dans les quartiers de Rwampara et de Mongbwalu, explique-t-il, certains habitants continuent de croire que cette 17e épidémie est liée à un « fétiche » ou à une maladie venue de l’extérieur. Cette méfiance a parfois dégénéré en violences. « Les gens sont même allés casser et brûler un centre provisoire de la riposte. Il y avait aussi le corps d’une personne suspectée d’être morte d’Ebola qui a été calciné », dit-il. Ceux qui acceptent assistent désormais aux enterrements à distance, sans pouvoir approcher le corps du défunt. Mais d’autres familles refusent toujours l’intervention des équipes sanitaires.
« Les gens n’ont pas encore compris qu’il faut enterrer les morts d’une manière digne et sécurisée », poursuit Esaïe Katavu. Selon lui, cette peur et cette méfiance compliquent fortement la riposte. « Beaucoup de malades meurent encore dans la communauté sans que les autorités sanitaires soient informées. Et cela continue à propager la maladie. ». Dans les villages comme dans les villes de l’est de la RDC, la mort ne marque pas seulement une disparition. Elle ouvre un passage entre le monde visible et l’invisible.
Les obsèques deviennent alors un moment profondément collectif où se mêlent prières, pleurs, rites et transmission. Le corps du défunt n’est pas seulement une dépouille : il porte un message pour les ancêtres et pour les vivants. Bien enterrer un proche, selon les traditions du clan, signifie « préserver l’équilibre de la famille et assurer la continuité entre les générations », explique Célé Manianga, socio-anthropologue ayant travaillé sur plusieurs épidémies d’Ebola.
Selon lui, lorsque l’épidémie frappe, cet équilibre se brise. Il revient notamment sur l’expérience de 2018-2020 à Beni et Butembo, lorsque les équipes sanitaires imposaient déjà des enterrements sécurisés : les corps étaient désinfectés, placés dans des sacs mortuaires puis enterrés rapidement, souvent loin des gestes habituels des familles. Les veillées étaient limitées et les contacts interdits.
Pour beaucoup, ces mesures ont été vécues comme une rupture douloureuse avec les valeurs culturelles et spirituelles les plus sacrées. « Le médical bouleverse le social », résume Célé Manianga, qui a travaillé sur les dynamiques communautaires pendant les précédentes épidémies. Selon lui, la réponse sanitaire ne peut être efficace sans prendre en compte le poids des croyances et des rites funéraires dans les sociétés congolaises. « La science veut une chose, la tradition en veut une autre. Quand la famille estime que le défunt n’a pas été enterré dignement, cela peut être perçu comme une menace pour tout le clan », explique-t-il.
Les leçons oubliées des précédentes épidémies
Pendant les précédentes flambées d’Ebola, certaines familles avaient déjà refusé de remettre les corps aux équipes médicales. D’autres avaient organisé des enterrements clandestins ou résisté aux protocoles sanitaires. Derrière ces gestes, il ne s’agissait pas seulement de défiance envers la médecine, mais aussi de la peur de voir disparaître des pratiques considérées comme essentielles à la survie spirituelle et sociale des communautés.
Pour Célé Manianga, les autorités sanitaires commettent souvent la même erreur : « intervenir uniquement avec une approche biomédicale », sans intégrer suffisamment « les dimensions culturelles et religieuses ». « On ne tire pas assez les leçons des différentes épidémies. Pourtant, les socio-anthropologues et les médiateurs culturels sont indispensables pour créer un dialogue entre les communautés et les équipes médicales », précise-t-il.
Dans de nombreuses cultures congolaises, chaque mort possède ses propres codes : une femme morte pendant l’accouchement, la mort simultanée de la mère et de l’enfant, ou encore une femme enterrée avec des cheveux tressés peuvent nécessiter des rites particuliers.
Interrompre brutalement ces pratiques provoque incompréhensions, frustrations et rumeurs. Car dans plusieurs communautés, la maladie et la mort ne relèvent pas uniquement du visible : elles s’inscrivent aussi dans un univers spirituel et mystérieux où les ancêtres, les esprits et les signes jouent un rôle central.
Le Point Afrique

