Dans les lignes qui suivent, l’écrivain guinéen Tierno Monénembo se fait l’écho du combat de 6 adolescentes guinéennes qui a fait bouger les lignes dans la lutte contre les mariages précoces et l’excision en Guinée. La titraille est de la Rédaction du journal. Lisez !
En Guinée, six adolescentes ont choisi de ne pas subir. Face à l’excision, aux mariages précoces et aux violences faites aux femmes, elles ont créé un mouvement devenu national. Dix ans plus tard, leur combat a fait bouger les lignes – et trembler les traditions. Elles s’appellent Hadja Idrissa Bah, Kadiatou Konaté, Foulématou Camara, Néné Aminata Doumbouya, Chérif Bah, et Mariame Camara. Six bambines âgées de 13 à 16 ans mais six bambines qui en veulent, six bambines qui ont du coffre. Six petites insurgées, six féministes avant l’heure ! Un féminisme précoce, comme qui dirait, instantané ! Le virus, elles ne l’ont pas chopé en fouillant dans les livres de Ken Bugul ou de Véronique Tadjo, de Simone de Beauvoir ou d’Anaïs Nin mais en regardant autour d’elles.
En Guinée, il suffit de jeter un œil sur la place faite aux femmes pour se gonfler de colère et cultiver au fond de soi, ce sentiment de paix intérieure et de force que Gisèle Halimi appelait la féminitude. La vie de la Guinéenne est un désastre. Cela se voit dans la vie de tous les jours, cela se lit dans les statistiques. Le pays bat tous les records : Il excise 97% de ses filles (le deuxième taux le plus élevé au monde). 39% le sont avant 14 ans. 47% des femmes sont mariées avant 18 ans, 17% avant 15. 63% de ces mariages sont des mariages forcés. 76% des Guinéennes affirment avoir subi au moins une forme de violence dans leur vie, 53%, des violences conjugales. Nos petites guerrières fulminent de rage devant ce sombre tableau. Elles attendaient autre chose de la vie. Elles en discutent en secret et font un serment : ne jamais subir ce qu’ont subi leurs grands-mères. Il faut faire quelque chose. Mais quoi ? Seule Hadja Idrissa qui était à l’époque, la présidente du parlement des enfants a quelques bribes de la vie associative. Elles s’agitent comme elles peuvent et commencent à se faire remarquer. Fatou Baldé Yansané, une célèbre femme d’affaires de la place et Ibrahima Diallo, un activiste de la société civile, les prennent sous leurs ailes. Monsieur Konaté, l’ancien directeur général de l’enfance leur offre 10 000 000 de francs guinéens (1 000 euros). Une fortune ! Le 28 février 2016, le Club des Jeunes filles Leaders de Guinée est né.
Le groupe s’élargit et les activités se diversifient. Ces battantes se rendent compte que les conférences-débats dans les maisons de quartier, dans les collèges et dans les lycées ne suffisent pas. Il leur faut passer à l’action. Elles envahissent les mairies et les tribunaux pour faire appliquer la loi qui interdit le mariage aux jeunes filles de moins de 16 ans. Elles montent des opérations commandos pour perturber les cérémonies d’excision et de mariages forcés. Quelques modernistes les applaudissent, les autres, au nom de la sacro-sainte pérennité de la tradition, leur livrent une guerre sans merci. On les traite de mécréantes, de briseuses de foyer. On les accuse de détruire les coutumes africaines, d’occidentaliser le continent. Elles faillirent se faire lyncher à plusieurs reprises. Mais il faut en plus pour ébranler nos petites Amazones qui en plus d’avoir du cœur, ont les idées bien arrêtées. Elles réussissent, Dieu sait comment, à dénicher une vieille guimbarde pour sillonner le pays et répandre leurs idées subversives. Quand on les chasse des villages, elles dorment en pleine brousse, entassées sur les sièges de leur teuf-teuf.
Si seulement nos accros du putsch et nos obsédés du troisième mandat pouvaient s’en inspirer !
Le Club des jeunes filles leaders de Guinée se bat toujours. Ce 28 Février 2026, il a fêté son dixième anniversaire à l’hôtel Palm Camayenne de Conakry et pour l’occasion, a investi dans ses fonctions sa toute nouvelle présidente, Mawaha Camara. Il compte aujourd’hui 522 membres et dispose de 35 antennes réparties sur l’ensemble du territoire national. En 10 ans, grâce à ses nombreux partenaires guinéens et étrangers, il a réussi à récolter la coquette somme de 2 620 000 d’euros qu’il a entièrement investie dans la belle cause.
Il est difficile de parler de bilan, sur un sujet aussi complexe mais le taux de mariages forcés est passé de 63 à 40%. L’excision, elle, avoisine encore les 90% mais grâce à nos braves petites tigresses, elle n’est plus une coutume, elle est devenue un problème. Un problème bien posé, donc à moitié résolu, pour parler comme Einstein. La fascination qu’exercent ces jolies mômes ne tient pas qu’à leur sens de la probité et de l’engagement, elle tient aussi à leurs sens exemplaires de la démocratie. Elles élisent leur présidente pour un mandat unique de deux ans. Si seulement nos accros du putsch et nos obsédés du troisième mandat pouvaient s’en inspirer !
Tierno Monénembo
Article publié dans la parution du 15 avril 2025 du journal La Nation en marche
Palmarès littéraire de Tierno Monénembo
* 1986, Grand Prix littéraire d’Afrique noire ex aequo pour Les Écailles du ciel; 2008, prix Renaudot pour Le Roi de Kahel; 2012, prix Erckmann-Chatrian et Grand Prix du roman métis pour Le Terroriste noir; 2013, Grand Prix Palatine et prix Ahmadou-Kourouma pour Le Terroriste noir; 2017, Grand Prix de la francophonie pour l’ensemble de son œuvre

