Après cent dix ans d’exil forcé, le tambour sacré de la communauté atchan a accompli ses derniers rites rituels au musée du Quai-Branly avant de rejoindre Abidjan, le 13 mars 2026. Une restitution qui dépasse le simple geste diplomatique pour incarner une réparation mémorielle attendue par des générations entières.
Dans une salle du musée du Quai-Branly, le silence est rompu par le souffle d’un cor le lundi 23 février 2026. Cinq chefs des villages propriétaires du Djidji Ayôkwé font leur entrée en tenue d’apparat. Ils ne viennent pas négocier, ni inaugurer. Ils viennent accomplir ce qu’aucun accord diplomatique ne peut remplacer : demander pardon à l’ancêtre pour l’exil qu’il a subi, et solliciter la protection des esprits pour son voyage retour. Trois jours plus tôt, le 20 février, la restitution officielle avait déjà eu lieu. Les ministres français et ivoirien de la Culture, Rachida Dati et Françoise Remarck, avaient signé l’acte de transfert devant un parterre de personnalités. Les discours avaient été empreints d’émotion. Mais pour la communauté Atchan, ce moment-là n’était qu’une formalité administrative. Celui du 23 février, lui, relevait du sacré.
Pour comprendre le poids de cet événement, il faut remonter à 1916. Cette année-là, l’occupant français arrache le Djidji Ayôkwé auprès de l’ethnie Ébrié, dans la lagune d’Abidjan. Le tambour ne leur a jamais pardonné d’avoir compris son rôle : cet instrument colossal de près de 3,5 mètres de long et de plus de 400 kilogrammes, sculpté d’un seul tenant dans un tronc d’iroko en forme de léopard, n’était pas un simple objet de musique. C’était un outil de gouvernance, un système de communication militaire dont les messages codés portaient à vingt kilomètres à la ronde. Il alertait les populations des recrutements forcés, annonçait les deuils, fédérait les sept villages de la fraternité Bidjan autour des décisions communes.

Envoyé en France en 1929 puis exposé d’abord au musée du Trocadéro, ensuite au Quai-Branly, sa saisie fut une blessure profonde et durable. «Ce fut une déflagration pour la communauté. Chaque village s’est replié sur lui-même et n’a plus entretenu de liens avec les autres», témoigne Silvie Memel Kassi, enseignante-chercheure et experte en charge du dossier au ministère ivoirien de la Culture. Ce n’est qu’en 2021, dit-elle, après l’annonce du président Emmanuel Macron lors du sommet France-Afrique de Montpellier, que les sept villages se sont à nouveau réunis, tous les jeudis, pour organiser le retour du bien culturel. Ce 23 février, la procédure rituelle était précise et millimétrée. Autour du tambour placé au centre de la salle, les chefs ont prié en langue n’thô, la langue des initiés, en tournant sept fois autour de l’instrument – en référence aux sept villages bidjan de leur communauté. Puis, l’un d’eux a versé le liquide en offrande. «Cette cérémonie du Djidji Ayôkwé Kabato, qui signifie littéralement ‘‘la panthère en bois, rentre chez toi’’, est une cérémonie de purification », explique Silvie Memel Kassi qui ajoute que « Le tambour est une entité vivante au-dessus des humains ».
Pendant la cérémonie, chaque participant avait une fonction codifiée : le souffleur de cor pour annoncer, le parolier pour reprendre en écho dans la langue du tambour, et celui qui déclame les incantations. Ce protocole ancestral n’a pas été improvisé. Il a fallu des années de travail de mémoire pour le reconstituer. « Au début, beaucoup de chefs traditionnels ne voulaient pas parler, car cela restait trop douloureux », confie la chercheuse. La dimension matérielle n’a pas été négligée. En 2022, une cérémonie de désacralisation organisée au Quai-Branly avait permis une restauration partielle de l’instrument. Elsa Debiesse, chargée de la restauration au musée, précise que les interventions ont été limitées au strict nécessaire : «Nous avons eu des discussions avec la partie ivoirienne et il a été décidé d’intervenir uniquement sur la structure du tambour fragilisée par des attaques d’insectes xylophages et de stabiliser quelques éléments qui bougeaient, une des pattes du félin et la queue ». Un socle de conservation a été réalisé pour sa présentation future, ainsi qu’une caisse spéciale pour le transport.
Un retour qui redessine des liens
Pour Claude Paulin Danho, vice-gouverneur du district autonome d’Abidjan, présent à la cérémonie de libation en habit de chef traditionnel, le sens de cet événement dépasse la récupération d’un objet. « La restitution de cet objet sacré va permettre de ressouder les liens qui avaient été perdus par le passé », dit-il, tout en relevant le paradoxe de l’histoire : le colon français qui avait arraché le tambour est aussi celui qui, un siècle plus tard, a contribué à sa sauvegarde. « La France, dans le regard de nos ancêtres, était l’agresseur, celui qui a arraché un patrimoine.

Aujourd’hui, elle permet aux générations actuelles de construire un futur avec un instrument qui aurait probablement disparu s’il était resté dans nos forêts », souligne-t-il. Rapatrié le 13 mars 2026, le Djidji Ayôkwé a pour destination le musée des civilisations d’Abidjan, à quelques kilomètres du quartier d’Adjamé, là où il avait été confisqué. « Une fois arrivé au pays, et après avoir suivi tout le cycle du rituel de restauration mystique, il va retrouver toute sa force spirituelle, parce que ce n’est pas dans le bois que se trouve la force spirituelle, mais dans le cœur et dans l’esprit des hommes », rassurait M. Danho avant le rapatriement. Par ailleurs, des voix ont contesté sur les réseaux sociaux l’authenticité de l’instrument dès l’annonce de sa restitution. Silvie Memel Kassi balaie la polémique, relevant que ce sont les chefs coutumiers, dépositaires de la mémoire du tambour, qui l’ont reconnu. « Au lieu d’être dans la polémique, on devrait être dans la fierté », a-t-elle soutenu.
Léon YOUGBARE
Article publié dans la parution du 15 Mars 2026 du journal La Nation en marche

