Economiste et fiscaliste de formation, Alexandre Sankara est un homme politique élu plusieurs fois député sous la bannière de l’Union pour la renaissance, parti sankariste (UNIR/PS). Désormais vice-président des Progressistes unis pour le renouveau (PUR), jeune parti politique, il se prête à nos questions à l’occasion du 42e anniversaire de l’avènement de la révolution du 4 août 1983. Lisez !
La Nation en marche : Bientôt, le 4 août marquera le 42e anniversaire de l’avènement de la révolution burkinabè dirigée par Thomas Sankara. Que retenez-vous des évènements qui ont conduit au changement au sommet de l’État à l’époque ?
Alexandre Sankara : Oui, il y a eu beaucoup d’événements qui présageaient déjà ce qui allait arriver. On était encore des élèves, mais on suivait un peu les événements. À l’époque, il n’y avait que les médias d’État, notamment la télévision et la radio, qui n’émettaient pas aussi de façon continue et qui ne desservaient pas tout le pays. Malgré tout, à travers divers canaux, on a pu suivre les événements qui ont conduit au 4 août 83. Le meeting de Bobo Dioulasso a été l’élément déclencheur. Je crois que c’était le 14 mai. Après ça, il y a eu l’arrestation du président Sankara. Au meeting de Bobo, il y a eu un peu de clarification et aussi un peu de la provocation. Alors que les deux camps au sein du CSP (le camp des progressistes révolutionnaires conduit par Sankara et le camp des réactionnaires de la droite conduit par les Somé Yorian, Jean-Baptiste Ouédraogo) se guettaient. À l’époque, il faut dire que Jean-Baptiste était un peu balancé, il était un peu neutre, il oscillait entre les deux camps. Mais il a fini par être récupéré par le camp de la droite. Et ce qui devrait arriver, arriva. Il y a eu le 17 mai, l’arrestation du Premier ministre d’alors, le capitaine Sankara. Suite à l’arrestation, il y eut des manifestations des élèves et étudiants pour demander la libération du jeune capitaine. Cela laissait présager déjà une action populaire, une sorte d’insurrection, etc. Ça a abouti au 4 août 1983 avec l’arrivée des commandos de Pô, conduits par le capitaine Blaise Compaoré, et la proclamation dans la nuit du 4 août, de la prise du pouvoir et de l’instauration de la révolution par le capitaine Thomas Sankara. Voilà un peu brièvement ce qui s’est passé.
Mais, il y a lieu de souligner qu’il y a eu des années de préparation, de luttes clandestines, de tout ce que vous pouvez imaginer comme remue-ménage au sein des différentes forces de gauche à l’époque en présence. Rappelons que les partis de la gauche étaient pour la plupart des partis clandestins, mais qui animaient de façon forte la vie politique nationale à travers divers canaux, notamment les tracts, les assemblées générales, les réunions nocturnes, la mobilisation des différentes classes sociales, etc. Beaucoup d’organisations ont joué ce rôle-là. Mais la principale organisation qui était à l’avant-garde était le Parti africain de l’indépendance, le PAI.
Que retenez-vous aussi des faits marquants des 4 années révolutionnaires du Burkina d’alors, à la fois en bien et en mal ?
Oui, il y a tellement de choses à retenir. Mais ce qu’on retient principalement, c’est d’abord la volonté de rupture. Quand les jeunes capitaines sont arrivés au pouvoir, ils ont marqué une volonté de rupture avec l’ordre ancien. Et toute révolution fonctionne comme ça : il faut marquer la rupture avec l’ordre existant. Sinon, ce serait la continuité. Cette volonté de rupture s’est manifestée à tous les niveaux : politique, économique, social, culturel, etc. Deuxième fait marquant, c’est la prise de conscience. Ils ont réussi à susciter chez le peuple une prise de conscience collective que quelque chose de fondamentale était en train de se passer en Haute Volta, devenue par la suite Burkina Faso. Et la troisième chose de bien, c’est toutes les transformations qui se sont opérées sur les plans agricole et éducatif où on est passé du simple à un double taux d’alphabétisation. Sur le plan sanitaire, on a enregistré la multiplication des postes de santé primaires dans presque tous les 8000 villages du Burkina Faso. Donc, sous Sankara, il y a eu une transformation profonde des structures de production qui a durablement impacté le quotidien des populations à travers les résultats probants enregistrés en seulement 4 ans. Voilà de façon résumée les trois axes principaux, à mon avis, qu’on peut retenir en termes de bien de la révolution.
Toutefois, il y a eu des manquements, des dérives notamment le manque de liberté, les licenciements, les dégagements des gens, parfois même des meurtres. Il ne faut pas le cacher : certains ont perdu la vie lors de la révolution. Ce sont des manquements de l’époque. Vous savez ? L’Afrique, à ce moment, était conduite par des systèmes militaro-politiques qui font que les contradictions se résolvaient toujours par des armes et dans le sang. Il n’y avait pas que le Burkina Faso ; la plupart des pays était dirigé par des régimes militaires et on connaît comment ceux-ci fonctionnent. Aujourd’hui, avec le recul, je pense que si Sankara était toujours là et au pouvoir, il rectifierait certaines choses. Il en avait même compris la nécessité en disant qu’il faut qu’on change les choses. Il a affirmé à Tenkodogo ceci : « Il ne faut pas vaincre les gens, il faut les convaincre», « Faire un pas avec le peuple plutôt que de faire mille pas sans le peuple ». Il était dans la dynamique de revoir les choses. Malheureusement, les évènements tragiques du 15 octobre 1987 ne lui ont pas donné du temps de rectifier lui-même les erreurs que la révolution commettait. C’est vrai qu’il était le chef, mais toutes les erreurs ne venaient pas de lui seul. C’est un groupe de personnes qui est arrivé au pouvoir avec un idéal, une vision déclinée dans le discours d’orientation politique. Malheureusement, dans toute entreprise, le ver est en interne et le fruit pourrit de l’intérieur.
«Il y a beaucoup d’actions du président Traoré qui rappellent la période Sankara, notamment la volonté de rupture »
Certains pensent que le président Ibrahim Traoré est sur les pas du président Sankara. Quel parallèle faites-vous de la politique des deux personnalités ?
En tout cas, quand on regarde aujourd’hui, c’est du Sankara bis sur beaucoup de plans. Ce sont tous des militaires. Il y a beaucoup d’actions du président Ibrahim Traoré qui rappellent la période Sankara, notamment la volonté de rupture. Les militaires au pouvoir l’ont aussi affirmée avec force. Il y a la volonté de transformation des structures sociales, politiques, économiques, culturelles, etc. Ils sont dans cette dynamique. Maintenant, peut-être ce qui manque, c’est une meilleure organisation parce que les Sankara sont arrivés au pouvoir déjà préparés. Je crois qu’avec le temps, les jeunes capitaines, eux aussi, vont arriver à trouver la formule qui permette d’éviter un certain nombre d’écueils de la révolution du 4-Août. Sinon, sur beaucoup de plans, objectivement, on ne peut pas nier que les jeunes capitaines marchent sur les pas de Sankara. Le président le proclame lui-même tous les jours et les actions qu’il pose, le prouvent.
Propos recueilli par Ousséni OUEDRAOGO
Entretien publié dans la parution du 15 juillet au 14 août 2025 du journal La Nation en marche

