C’est peu de le dire ! Elles sont des femmes d’action et souvent incomprises. N’hésitant pas à aller au charbon dans l’arène politique – véritable panier de crabes – avec tous les risques que cela comporte, l’Ivoirienne Simone Gbagbo et la Tunisienne Abir Moussi ont véritablement un dénominateur commun : l’engagement politique et l’intrépidité qui ont fait d’elles des femmes africaines insoumises aux desideratas des puissants du moment. Regard croisé entre 2 femmes au caractère imprévisible et à la personnalité forte.

Il y a du Winnie Mandela dans ces 2 femmes dont on croirait qu’elles ont tout hérité de la Sud-Africaine, ex-épouse de Nelson Mandela. Le croire serait méconnaître leur passé ou origine qui a forgé en elles, la stature de femme figure de proue destinée à décider mais non à être confinée au rôle de béni-oui-oui. Résolues à encaisser les coups de leurs adversaires et à faire fi du regard parfois misogyne de la société sur leurs actions publiques, Simone et Abir sont de la lignée de ces femmes qui sont focus sur leurs objectifs. Leur inflexibilité en la matière que montrent le peu de propension qu’elles développent à reconsidérer leur ligne de conduite politique nonobstant la répression des adversaires et aussi leur faible inclination pour les concessions politiques, atteste qu’elles ont la foi de charbonnier une fois leur trajectoire politique tracée. Chez Simone, tout commence dès le lycée notamment à l’âge de 17 ans où elle subit sa première interpellation policière en 1966, alors gréviste au lycée classique d’Abidjan. Depuis lors et très tôt politisée, rien n’arrêtera la future Première Dame de la Côte d’Ivoire. Il devient difficile de tuer en elle, le virus de la politique qui s’est incrusté dans son corps comme une huître attachée à son rocher. A travers son militantisme dans la Jeunesse estudiantine catholique, les mouvements d’ivoirisation des programmes d’enseignement et aussi la cellule Lumumba, elle assoit la bâtisse de son engagement politique.

L’ex-Première dame ivoirienne, Simone Gbagbo

Les 6 années d’exil de son ancien époux Gbagbo, de 1982 à 1988, sont des moments de tourments qui ne la dissuaderont pas à renoncer à la lutte politique. Régulièrement surveillée et harcelée par la Police qui veut savoir où est entré son « homme » du Front populaire ivoirien, elle maintient allumée la flamme de la lutte durant cette période marquée par la précarité dans le foyer. La bravade contre le régime de Félix Houphouët-Boigny ne s’arrête pas là. Arrêtée et relâchée fin 1990, cette fille de gendarme est partie prenante en février 1992, des manifestations de protestation contre le « nettoyage » musclé de la résidence universitaire d’Abidjan. Interpellée de même que son mari, Simone est rouée de coups, puis transportée inanimée au centre hospitalier universitaire de Yopougon pour être soignée pendant dix-huit jours, avant d’être emprisonnée à la Maison d’arrêt et de correction d’Abidjan (MACA). « J’ai été avilie », dira-t-elle. Jugée et condamnée, elle sera plus tard graciée par le président Boigny et libérée, au même titre que son époux d’alors, Laurent Gbagbo, qui a vécu bien avant cette grâce, une pire humiliation : il a été dénudé devant ses militants avant d’être emprisonné dans les locaux de la même MACA. Devenue Première Dame, Simone apposera au-dessus du lit de leur chambre de la résidence présidentielle, leurs photos d’identité judiciaire respectives prises au temps de leurs tourments et ce, en guise de souvenir de leur passé difficile.

La Tunisienne Abir Moussi a elle aussi vécu des vertes et des pas mûres en lien avec son engagement politique. Avocate de profession revendiquant l’héritage du président déchu Ben Ali, elle fait face à l’hostilité de tous en mars 2011 en décidant de défendre comme seule avocate au tribunal, le parti Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), lors du procès engagé pour la dissolution de celui-ci. Incomprise dans une société intolérante face à son ardeur à défendre un ancien régime mis aux abois à travers le printemps arabe qui fit tomber Ben Ali en janvier 2011, elle fera l’objet de toutes sortes de violence : elle est huée, insultée et rouée – comme Simone Gbagbo – de coups par une foule qui tire ses cheveux et qui a failli la lyncher. Elle dut avoir le salut en se réfugiant auprès de la Police. Pétrie du r’jouliya (courage viril) et surnommée « La lionne », elle n’a cure des multiples attaques et harcèlements judiciaires devenus monnaie courante dans sa vie.

Jusqu’au-boutiste comme Simone Gbagbo

Celle qui refuse de renier ses origines politiques ou de les trahir au gré des revirements politiques ambiants et consécutifs à la chute de Ben Ali, est née en 1975 d’un père qui a milité dans l’encadrement de la jeunesse destourienne. « C’est de lui que me viennent l’amour de la politique et l’attachement à Bourguiba », révèle-t-elle. Son caractère obstiné à refuser de ne pas se laisser dicter ou imposer des choix, elle le tient depuis sa jeunesse où elle fait un pied de nez à sa famille qui souhaite qu’elle étudie les sciences, devienne médecin ou ingénieur. Mais elle n’a de préférence que pour les lettres ou devenir avocate. Admise première plus tard au concours des avocats sur 5 000 candidats, elle lâchera : « Maintenant, j’ai deux choses à faire dans ma vie : le barreau et la politique ». Elle tiendra effectivement parole. Ancienne secrétaire générale adjointe du RCD et élue présidente du Parti destourien libre (PDL) le 13 août 2016 après que celui-ci a connu un échec aux législatives d’octobre 2014, elle mène une offensive pour donner au PDL ses lettres de noblesse. Elle met dans sa ligne de mire, le parti islamiste Ennahdha et attaque tous ceux qui remettent en cause les principes du Code du statut personnel. Partisane du régime présidentiel et révoltée contre le nomadisme politique, elle est élue députée lors des législatives de 2019 où elle était donnée favorite. Elle échoue au même moment à l’élection présidentielle, mais ne s’avoue pas vaincue.

Il y a bel et bien du Simone Gbagbo dans le parcours politique de la Tunisienne Abir Moussi

Jusqu’au-boutiste comme Simone Gbagbo, on la retrouve le 17 octobre 2022 dans la rue, participant à la marche organisée par son parti pour protester contre la politique économique et sociale du président tunisien, Kaïs Saïed. Ses invectives contre ce dernier et ses prises de position osées l’exposent davantage. En 2021 déjà, le député Sahbi Smara proche des Frères musulmans l’agressait publiquement en pleine séance au parlement alors que Abir Moussi s’opposait à un accord financier entre la Tunisie et le Qatar. S’ensuit son arrestation et emprisonnement depuis le 3 octobre 2023 pour « tentative de changement de la forme du gouvernement », « incitation à la violence sur le territoire tunisien » et « agression dans le but de provoquer le désordre », après qu’elle a tenté de déposer un recours contre les décrets présidentiels à la veille des élections locales. Même si elle reste en détention et que le tribunal de première instance de Tunis l’a condamnée le 5 août 2024 à 2 ans de prison, elle dépose sa candidature à la présidentielle d’octobre 2024. Refusant d’abdiquer, Abir Moussi devient ainsi une vraie photocopie de Simone Gbagbo au moment où celle-ci, malgré les grosses poires d’angoisse politiques avalées en Eburnie, se jette à nouveau dans l’arène politique ivoirienne en se portant candidate pour la présidentielle d’octobre 2025. Comme quoi, ces femmes à la stature de baobab prennent l’allure du phénix qui renaît de ses cendres et sont prêtes, dans leur volonté de changer les choses politiquement, à traverser mille rivières kafkaïennes. D’où l’obsession dont ces 2 louves politiques aux babines frémissantes font montre dans leur combat politique…

Adama KABORE

Article publié dans la parution du 15 mars au 14 avril 2025

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