Le « gnaga » politique a véritablement débuté au bord de la Lagune Ébrié où les figures de proue de l’Opposition politique ivoirienne ne s’entendent pas se laisser dicter les injonctions d’une Justice et d’une commission électorale qu’elles pensent inféodées au régime politique en place. Si le 31 mai, la vingtaine de partis politiques réunis au sein de la Coalition pour l’alternance politique en 2025 tenait un meeting pour réclamer un dialogue politique et des élections inclusives, l’ancien président Laurent Gbagbo, patron du parti politique PPA-CI, organisait de façon solitaire son show politique le 7 juin à Port-Bouet à Abidjan, devant ses partisans hystériques réclamant instamment et à cor et à cri un mot d’ordre, pour éventuellement descendre dans la rue.
« Nous ferons tout pour qu’il ne fasse pas son 4e mandat (…) Tu ne peux pas venir me trouver chez moi et vouloir me chasser de chez moi. Jamais (…) Ils veulent qu’on se batte, on se battra. Nous allons prendre les rues d’Abidjan. Soyez prêts pour la bagarre », a lancé Gbagbo dans un accent incendiaire. Fort de la mobilisation de Port-Bouet, le champion dans l’occupation de la rue depuis l’ère Houphouët et en véritable stratège soucieux de ratisser large dans une démarche qui dissimule mal ses intérêts politiques personnels, lance dans la foulée le mouvement «Trop, c’est trop », invitant les Ivoiriens à l’adhésion au mouvement et à la mobilisation contre un probable énième mandat du président Alassane Ouattara et pour l’amélioration de leurs conditions de vie. Les observateurs de la scène politique ivoirienne qui n’ont pas vu dans la genèse de ce prétendu « outil citoyen, ouvert, transversal, capable de rassembler au-delà des clivages partisans», la ruse de Gbagbo, auront fait preuve de naïveté politique.
A y regarder de près, l’hameçon de cette démarche gbagboïste qui se veut inclusive, n’a pas encore attiré dans les filets PPA-CI l’ensemble des militants de l’Opposition. Cette lecture est d’autant plus plausible que les partisans de Tidjane Thiam du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) ont pris d’assaut la commission électorale pour vouer aux gémonies le régime en place et réclamer la réintégration de leur candidat sur la liste électorale. « Tithi président », « CEI corrompue », « Justice corrompue », « Stop à l’imposture », « Pas de plan B au PDCI », « Nous sommes venus crier notre ras-le-bol. Il faut que ça change», « L’exclusion de Thiam est une décision purement politique », ont-ils scandé à l’occasion avec comme effet d’entraînement, la promesse de l’intéressé (Thiam) de rentrer bientôt au pays pour la suite du combat politique, convaincu que la politique est avant tout une question de rapport de force.
Au fur et à mesure que la présidentielle d’octobre 2025 approche, la fièvre politique monte d’un cran en Eburnie avec les nuages qui précèdent la pluie mortifère. Sentant le roussi et consciente qu’il risque véritablement de pleuvoir sur Abidjan, comme lors de l’élection présidentielle de 1995, 2000, 2010 et 2020 avec des milliers de morts laissés sur le carreau, l’Union africaine (UA) a dépêché dès le 11 juin, une mission de bons offices pour rencontrer les acteurs politiques ivoiriens dont le « gnaga » (bagarre) est devenu la chose la mieux partagée depuis le décès du président Houphouët Boigny, en décembre 1993. Pour l’une des rares fois, l’UA fait dans la prévention pacifique et œuvre utile en anticipant pour permettre une élection dans un « climat apaisé » et éviter la déflagration sociale à la Côte d’Ivoire afin qu’elle « ne renoue avec les démons du passé » avec in fine, l’espoir de « formuler des solutions de sortie de crise », selon l’ancien ministre des Affaires étrangères du Tchad, Annadif Mahamat Saleh, qui a conduit la mission de l’UA.
Sans jouer les Cassandre, il faut s’attendre, dans les jours à venir, à une véritable crispation de la position de l’Opposition politique à travers la rue
Sans nul doute ! Avec cette initiative de l’UA, l’Opposition s’est trouvée revigorée, convaincue que son combat a commencé à porter des fruits et que le rapport de force commence à tomber dans son escarcelle. Sans jouer les Cassandre, c’est dire s’il faut s’attendre, dans les jours à venir, à une crispation de la position de ladite Opposition à travers la rue et le « front commun » que le PPA-CI et le PDCI viennent de mettre en place. Ce, avec l’agenda caché d’espérer que l’UA et la communauté internationale bande suffisamment les muscles contre le régime d’Alassane Ouattara pour obtenir un compromis consistant à permettre à Gbagbo, Soro, Thiam et Goudé de participer à la future présidentielle. Parmi tant d’autres solutions de sortie de crise possibles que pourrait proposer l’UA, cette alternative semble la plus évidente à travers une véritable paix des braves profitable à tous ; rappelant celle ayant permis à Ouattara de se présenter à la présidentielle de 2010 et sur laquelle surfe Gbagbo pour se remettre en selle dans le cadre de la future échéance électorale.
Tout porte donc à croire que l’on tend vers une probable participation des 4 candidats sus-cités au rendez-vous électoral de 2025. A condition que le régime Ouattara ne se montre indifférent à la médiation de l’UA en y faisant notamment un pied de nez, à l’image de la mission de bons offices de la CEDEAO éconduite fin février 2025, en Guinée Bissau par le régime de Umaro Emballo qui avait menacé d’expulser les missi dominici ouest-africains. Les jours à venir nous situeront sur cet imbroglio politique où le président Alassane Ouattara fait toujours mystère son intention de se porter candidat à la future présidentielle.
La Rédaction
Éditorial publié dans la parution du 15 juin au 14 juillet 2025

