Dans les lignes ci-dessous, l’écrivain ivoirien Macaire Etty et ancien président de l’association des écrivains de Côte d’Ivoire se prononce sur la question de la nécessité ou pas pour l’écrivain de faire de la politique. Lisez !
J’avais promis de répondre à ceux qui entrent en transe lorsque je fais des publications qui touchent le champ politique.
D’où tirez-vous cette conviction que l’écrivain doit s’enfermer dans une tour d’ivoire, coupée du monde ? Il est mieux d’éviter d’aborder les sujets dont on a aucune idée.
Je l’écrivais dans l’une de mes œuvres »Le silence n’est pas posture de poète » surtout dans un univers en décomposition.
La plupart de mes œuvres tirent leur substance de la vie politique de mon pays. Je pourrais citer Mes Saintes Colères, Le chant du Korafola, La Geste de Bréké, Lougboutou WELI, Mamie Wata ou la pomme lacustre, Gloire et Déclin apocalyptique, La Chute d’une étoile…
La liberté d’expression et la liberté d’engagement politique sont des droits fondamentaux. L’écrivain, en tant qu’individu, peut choisir de s’engager dans des causes sociales ou politiques, d’autant plus que la littérature a toujours joué un rôle important dans la réflexion et la critique des structures sociales et politiques.
Dans une démocratie, chaque citoyen, y compris les écrivains, a le droit de s’exprimer et de participer à la vie politique, qu’il s’agisse de soutenir des idées, de critiquer des gouvernements ou de promouvoir des réformes. Partout. En tout lieu. Sur les réseaux sociaux, lors des conférences, dans les articles ou dans les livres.
Vouloir séparer l’art (et la littérature en particulier) et l’engagement politique relève d’une culture autocratique. Sommes-nous dans une dictature ? Et quel honneur tire-t-on d’un règne où il n’y a que silence et allégeance ?
L’écrivain, en tant que membre de la société, est influencé par des événements politiques et sociaux. Son travail peut être une forme de réflexion ou de commentaire sur ces enjeux.
Dans l’Histoire, de nombreux écrivains ont utilisé leur plume pour engager des débats politiques et sociaux. De plus, leur popularité et leur influence peuvent leur offrir une plateforme pour défendre des idées politiques ou sociales.
Victor Hugo a joué un rôle clé dans la vie politique française du XIXe siècle. Il a été membre de l’Assemblée législative et a soutenu diverses réformes sociales et politiques, y compris la lutte contre la peine de mort. Ses œuvres comme Les Misérables et Notre-Dame de Paris contiennent des critiques profondes des inégalités sociales et des systèmes politiques.
Jean-Paul Sartre a soutenu plusieurs causes politiques, notamment la révolution cubaine, la guerre d’Algérie et la critique du colonialisme.
Aimé Césaire, poète et homme politique martiniquais, a joué un rôle actif dans la politique anticolonialiste et le développement des idées sur l’identité noire. Il a été maire de Fort-de-France et député, tout en continuant à publier des œuvres littéraires ayant une portée politique et sociale.
García Márquez, écrivain Colombien, auteur du célèbre Cent Ans de Solitude, a été un intellectuel engagé sur la scène politique. Bien qu’il ne soit pas élu dans un poste politique, il a été un allié de la révolution cubaine et a défendu des idéaux de gauche tout au long de sa vie. Il a eu des liens avec des figures politiques comme Fidel Castro.
Wole Soyinka, prix Nobel de littérature en 1986, a été un critique virulent des régimes autoritaires en Afrique. Il a aussi été un militant pour les droits de l’homme et la démocratie.
Dois-je vous parler de Senghor, de Georges Pompidou ? Voulez-vous des exemples ivoiriens si ceux que je viens de citer sont de parfaits inconnus pour vous ?
Vous connaissez au moins Maurice Bandama (mon ministre de tutelle il y a quelques années), Venance Konan (mon ex-patron de Fraternité Matin) et Tiburce Koffi (mon ami)? Eh bien, ce sont des écrivains ivoiriens engagés, marqués politiquement. Bien connus comme des militants politiques. Vous lisez souvent leurs publications et vous en jouissez. Vous ne vous en êtes jamais offusqués.
Pour votre gouverne, depuis Bernard Dadié jusqu’aujourd’hui, dans notre pays, les écrivains se sont toujours intéressés aux affaires politiques. Par leurs œuvres, par leurs prises de position ou même par leur militantisme politique.
Sery Bailly, Bernard Zadi (avant qu’il ne se retire de la vie politique), Ouanssenan Koné, Barthélémy Kotchi bien qu’écrivains ne sont pas restés en marges des questions politiques de leur époque. Est-il encore utile de citer les essayistes ivoiriens de renom comme Boa Thiémélé, Geoffroy Kouao, Yacouba Konaté, Samba Diakité pour vous convaincre ?
Sachez-le une fois pour toutes. Les écrivains ne sont pas tenus de se cantonner à leur rôle d’artistes ou de créateurs. Leur implication dans la politique est une expression légitime de leur engagement citoyen. Pour moi c’est même un devoir.
Nul n’a le droit de rester indifférent quand le peuple est tourmenté. À plus forte raison l’écrivain.
Me taire? Ne comptez pas sur moi. Dadié disait »un pays où on ne parle pas est un pays mort ». Le silence des écrivains est le signe qu’il n’y a plus d’espoir.
Hugo a raison de clamer :
»Malheur à qui prend ses sandales
Quand les haines et les scandales
Tourmentent le peuple agité !
Honte au penseur qui se mutile
Et s’en va, chanteur inutile,
Par la porte de la cité ! »
NB: Je partagerai avec vous une liste d’œuvres littéraires ivoiriennes qui montrent que les écrivains ivoiriens se sont toujours intéressés à la vie politique de leur pays par leurs écrits.
Macaire Etty

