Ils sont plus qu’en mission et c’est un euphémisme de le dire. Aller au charbon à l’instar du capitaine du bateau battant pavillon Mouvement patriotique pour la sauvegarde et la restauration 2 (MPSR 2), Ibrahim Traoré, c’est leur crédo au risque de voir le bateau prendre l’eau de toutes parts au gré des multiples tempêtes inévitables et favorisées par le contexte géopolitique international. L’un a été affublé du titre de Premier ministre, tandis que les autres se sont vus honorer de la fonction de ministre d’Etat. Rien ne se fait au hasard ; à plus forte raison en matière de choix des hommes dans la conduite des affaires de l’Etat. Et le président Ibrahim Traoré dont certains prendraient pour un ovni ou néophyte politique, semble laisser imaginer qu’il sait s’y prendre en la matière et que de ses années estudiantines à celles de port du treillis, il bénéficiait d’une formation politique ou du moins, s’y intéressait avec beaucoup d’appétit. Conformément à sa trajectoire politique qui rime avec sortie du pré-carré français, il fallait à ses côtés des hommes de poigne, enclins à la rhétorique « révolutionnaire » dont lui-même le président se veut le prototype au sein de l’équipe gouvernementale au pouvoir. Plus les mois passent, plus le décryptage de l’ensemble des sorties progressives du Premier ministre (PM), Apollinaire Kyélem, du ministre de la Communication, Emmanuel Ouédraogo, et du ministre de la Fonction publique, Bassolma Bazié, achève de convaincre que le choix de ces personnalités procède d’une stratégie dans la perspective de voir aboutir la nouvelle offre politique au pays et la lutte antiterroriste dont la stratégie tranche désormais avec celle des anciens régimes.
Dans la galerie des membres du gouvernement, hormis le ministre de la Défense nationale, Kassoum Coulibaly, bombardé ministre d’Etat, le PM Kyélem et les ministres Bazié et Ouédraogo sont les civils qui occupent un rang de premier choix dans la galaxie des militaires au pouvoir. Même si le militaire est par nature un civil en mission, il demeure néanmoins important de relever que l’attelage militaire-civil n’est pas toujours un mariage de cœur mais de raison. Et l’histoire a suffisamment démontré que tous les régimes militaires se sont toujours servis des compétences de certains civils pour atteindre leurs objectifs. C’est dire tout le rôle majeur que joue le trio civil que constitue Kyélem-Bazié-Ouédraogo dans le dispositif du fonctionnement de la transition burkinabè dont la mission première est le rétablissement de l’intégrité territoriale qui s’est beaucoup réduite, telle une peau de chagrin, du fait de l’hydre terroriste. Plus que des civils, ce sont désormais des lieutenants ou « capitaines bis » que le capitaine Traoré a désormais dans sa caserne gouvernementale ; avec comme mission d’aller au-delà des missions officielles, notamment sur le terrain sécuritaire et dans la bravade contre les puissances dites impérialistes pour une véritable renaissance nationale. Et chaque chainon du triumvirat civil chargé de porter à bout de bras la transition, joue à merveille sa partition sur ces questions ; chacun allant de son style et de son tempérament.
« N’ayez pas peur. Car avec le président Traoré, le Burkina est entre de bonnes mains »
A commencer par le PM Kyélem, la figure de proue des 3 lieutenants civils du président Traoré. Ses vérités assenées aux partenaires au développement du pays ne se comptent plus. Ambassadeurs, responsables d’organisations politiques sous-régionales et financières internationales, etc. ; chacun en a pris de son grade lors de leur déplacement à la primature où rhétorique verbale et épique empreinte de patriotisme débordant est servie de façon cyclique lors des audiences. « L’Union africaine n’apporte rien de concret aux citoyens burkinabè en particulier et aux Africains, en général… Dans notre situation actuelle, nous attendons de l’Union africaine des solutions concrètes. Nous sommes dans une phase où nous voulons du concret pour résoudre la crise sécuritaire », lance-t-il à Moussa Faki Mahamat, président de la Commission de l’Union africaine. Une sortie qui a sans doute été saluée par bon nombre de cœurs au palais de Koulouba accoutumé à des diatribes anti-impérialistes et contre les organisations sous-régionales inféodées à certaines puissances occidentales.
Cette propension à ne pas faire dans la dentelle n’a pas épargné la représentante de la Banque mondiale au Burkina à laquelle le disciple de Sankara a martelé : « Si nous n’éradiquons pas le terrorisme, les écoles et les dispensaires que vous construisez dans les villages serviront à qui, si les terroristes viennent chasser la population ? Ça sera des investissements à perte ». Même son de cloche quand il s’est agi de rencontrer la chargée d’affaires de l’Ambassade des Etats-Unis d’Amérique au Burkina Faso à laquelle il fut balancé que « Les Etats-Unis d’Amérique doivent nous informer du déplacement des terroristes. Nous sommes convaincus que si les Etats-Unis d’Amérique sont franchement engagés à nos côtés, le problème du terrorisme sera résolu ». Là encore, il ne sera pas hasardeux de dire que ces proses ont recueilli l’assentiment de Koulouba en quête de partenaires sincères et capables de l’aider à trouver la bouée de sauvetage terroriste. Le Burkina étant en proie au terrorisme et à une insuffisance des armes pour mener le combat contre la vermine immonde, il faut dans les éléments de langage aller souvent au-delà des accusations et lancer des appels de pied allant dans le sens d’une opération de séduction du partenaire. « Si le Canada livre des armes à l’Ukraine, il peut le faire également pour le Burkina Faso. Nous voulons des armes. C’est une question de volonté », soutient Kyélem face à l’ambassadrice du Canada. Et en véritable chantre de la transition, l’homme de droit ne rate pas le coche pour le signifier. « N’ayez pas peur. Car avec le président Traoré, le Burkina est entre de bonnes mains », professe-t-il le 1er juillet 2024 pour assurer les masses populaires de la destinée glorieuse du pays engagé « sur les rails de développement ». Au sommet de l’Etat, on n’attendait certainement pas moins cette sortie aux accents anaphoriques – à travers le fameux « N’ayez pas peur » –, souverainistes et épiques où l’avocat de profession, tel un charbonnier, fait montre d’une confiance absolue relative à la sécurité du régime et galvanise les populations à s’engager « pour donner un sens à votre vie ».

Ensuite, vient l’Africain, l’animiste, l’homme à la punchline, l’ancien syndicaliste connu pour ses sorties fracassantes, l’homme aux 3 pierres ramassées au cimetière de Gounghin où il théâtralisa son second appel au gouvernement pour servir la nation, etc. Connu aussi pour son franc parler, c’est à lui Bassolma Bazié qu’échoit la mission de représenter en fin septembre 2023, le président Traoré au pupitre de l’assemblée générale de l’ONU où il se dit envoyer comme mouton de sacrifice. Sacrifice dont il est prêt à payer le prix, comme ceux qui l’ont devancé au cimetière sus-cité et auxquels il s’identifie à la lutte devenue sa boussole. Et dont il espère qu’elle servira de ferment ou d’ambroisie dans ses actions au gouvernement. Condamnations de la politique de 2 poids 2 mesures des puissances occidentales, procès en règle de la politique française en Afrique, notamment au Burkina sur fond de dénonciations corrosives, etc., avaient constitué le plat de résistance de son allocution d’alors à l’ONU. « Le Burkina Faso liera de façon souveraine ses partenariats avec qui il veut », avait-il clamé de façon péremptoire pour fustiger l’injonction occidentale à laquelle le Burkina n’est plus prêt à se plier au nom de sa souveraineté chère au capitaine-président. Le choix porté sur lui pour un tel exercice ne procède pas du hasard : son tempérament syndicaliste parfois sanguin, sa verve teintée d’une inclination à la témérité, sa repartie imbue de piques, son style souvent pathétique, etc., ont inévitablement milité en faveur de ce choix. C’est aussi cela la mue réussie de l’ancien ministre de l’ex-président Damiba, en gratte-poil des puissances impérialistes. Mais à l’exercice du pouvoir, l’homme s’est assagi dans la forme de son expression verbale avec des accents désormais plus ou moins pondérés, mais sans avoir changé le fond du message, notamment l’expression crue des propos.
Civil garant de la sécurité du pays, il joue sur 2 tableaux : l’invocation des mânes des devanciers pour la sécurité du régime et l’atteinte des missions confiées. Et la mobilisation des dépositaires de la tradition pour faire participer le génie de nos ancêtres dans la lutte antiterroriste. Aussi interpelle-t-il les chefs coutumiers : « Vous pouvez aussi les (forces combattantes) accompagner à votre manière. Nos ancêtres, avant, n’avaient pas de fusils, mais ils avaient des pouvoirs. Avant, il y avait des gens qui pouvaient voyager sans prendre un avion. Ces pouvoirs sont partis où ? » Poussant loin le rôle d’avant-gardiste dans la lutte antiterroriste et de sentinelle du régime, c’est aussi lui qui prend et fait et cause pour les wayiyans. « Il y a quelqu’un au rond-point pour surveiller une transition, parce qu’il y a des irresponsables quelque part. Votre pays est en train de brûler et vous, ce que vous trouvez de mieux, c’est d’être de connivence avec l’étranger pour mettre votre pays sous commande, sous boisseau. Ça ne fait pas honte ? », fustige-t-il avant de s’interroger : « Est-ce quelqu’un au rond-point est venu te forcer dans ton domicile et dire de venir ? Pourquoi sa place au rond-point te dérange ? Tu es animé de quelles intentions ? »
Le discours de vérité servi par le triumvirat entre en droite ligne de la volonté du président Traoré de rompre avec la « diplomatie mensongère »
Le dernier élément du triumvirat civil du capitaine Traoré, c’est bien le ministre de la Communication, le patron de la stratégie communicationnelle du gouvernement. Naguère calme et pondéré dans ses analyses télé avant son arrivée au gouvernement, Emmanuel Ouédraogo apparaît désormais au grand jour comme un soldat de la lutte anti-impérialiste, avec une métamorphose marquée par une suggestion aux hommes de médias de mettre l’accent sur la communication des exploits des forces combattantes. Revers de la médaille : une telle posture ne va pas sans affecter la pratique journalistique qui devrait permettre au journaliste de relayer par exemple, une attaque terroriste. « Mon souhait, c’est que si on dit que demain on a gagné cette guerre, que les journalistes bombent leur torse aux côtés des FDS et VDP pour dire, nous avons mené le combat ensemble, nous l’avons gagné ensemble », soutient-il.
Défenseur des mesures de réquisition, c’est sous son magistère que les Burkinabè ont désormais droit chaque soir, à la télévision nationale, à la visualisation des scènes de prouesse au front, des forces combattantes contre les fous d’Allah à travers les vecteurs aériens. De quoi rasséréner le cœur des populations, y semer l’espoir des lendemains enchanteurs en lien avec le retour de la paix et y conforter le capital-sympathie des masses populaires dont jouit le président Traoré qui n’attendait pas moins de ce secteur communicationnel connu pour être un véritable levier de pouvoir. A l’instar du PM Kyélem et du ministre Bazié, le ministre Ouédraogo se déporte aussi dans l’arène de la lutte anti-impérialiste non sans avoir pris au préalable le soin de « s’armer » en informations dont on est porté à croire qu’elles ont été le déclic de son engagement. Selon lui, certains « journalistes sont aphones » du fait d’un manque d’informations utiles qu’il convient de pallier. « Quand un média depuis Paris se permet de dire que notre président a fui, qu’il y a eu des combats dans la cour de la RTB. Ces médias (…) sont payés pour défendre quelque chose. Ça, il faut que nous puissions l’intégrer et être des acteurs de cette guerre de communication », se désole-t-il. Et en véritable communicant du gouvernement, c’est un ministre qui recourt parfois aux langues nationales, notamment le mooré, pour toucher le plus possible des cibles. « Ils ont besoin de pays désarticulés, de pays faibles, parce que dans ces pays, ils peuvent assouvir tous leurs desseins. Et le dessein principal, c’est l’exploitation de nos ressources. Prenez les grandes entreprises au pays… Toutes les grandes entreprises florissantes appartiennent à ces gens-là », fait-il dans la pédagogie dans la croisade contre les puissances impérialistes dont l’ombre est suspectée derrière le phénomène terroriste.
C’est ce triumvirat magique que s’est doté le président Traoré pour casser doublement de l’ennemi terroriste et impérialiste avec comme champ d’action du triumvirat, soigneusement défini au préalable. Le discours de vérité servi de façon emphatique par ces 3 personnalités civiles, entre en droite ligne de la volonté du président Traoré de rompre avec la « diplomatie mensongère » pour une « diplomatie de vérité » ; quitte à hérisser certains partenaires au développement et flétrir leur égo, dans la dynamique de l’expression de la souveraineté nationale. Une sorte de cohérence communicationnelle à emboîter le pas à la rhétorique verbale du président himself et à amplifier celle-ci avec comme dividende in fine de cette démarche hyperbolique, la mobilisation des masses populaires autour de la nouvelle offre politique.
L’analyse pourrait s’étendre dans une moindre mesure, à d’autres ministres, mais uniquement dans leurs sphères de compétence technique, tels Stella Kabré, Adama Luc Sorgho, etc. ; des civils technocrates chevronnés dans leurs domaines de compétences et propulsés dans des départements en lien avec lesdits domaines. Une perspective somme toute, d’engranger avec moins d’incertitudes, le plus de résultats possibles dans les secteurs concernés et de développement. « Les hommes sont comme les chiffres, ils n’acquièrent de valeur que par leur position », disait Napoléon Bonaparte. Et le président Traoré, en arrivant à faire porter avec succès, le costume de pilier du régime aux 3 civils sus-cités et de fers de lance de la lutte anti-impérialiste, semble montrer que cette citation est son viatique et qu’il sait utiliser à bon escient les capacités de chacun en fonction des impératifs du moment qui n’est pas moins crucial… En tout cas, avec la position actuelle de son triumvirat magique et la valeur y attachée, l’affirmation de Napoléon trouve la plénitude de son illustration…
Adama KABORE
Analyse publiée dans la parution du 15 août 2024 du journal La Nation en marche

