Cette année 2024, 48 tonnes de drogues ont été incinérées contre 33 en 2023

Le Burkina Faso, à l’instar des pays des autres pays de l’Afrique de l’Ouest, enregistre une hausse de consommation de drogue. A l’occasion de la commémoration, le 26 juin 2024, de la 37e journée internationale de lutte contre l’abus et le trafic illicite de drogues, 48 tonnes de drogues saisies par les services de répression ont été incinérées. Toute chose qui pourrait laisser croire que le phénomène a pris de l’ampleur avec des conséquences sanitaires et socio-économiques sur les populations, notamment la frange jeune.
Le fléau du trafic, de la consommation de drogue et l’abus de celle-ci au Burkina Faso constituent une source de préoccupations majeures. Et le Secrétariat permanent du Comité national de lutte contre la drogue (SP/CNLD) d’indiquer que les drogues les plus consommées sont l’alcool, le tabac, les faux médicaments et le cannabis. D’ailleurs, le rapport annuel 2023 de l’ONUDC fait état de plus de 290 millions de consommateurs de drogues dans le monde en 2021, dont 39,5 millions souffrent de troubles liés à la consommation des drogues. Tout en mentionnant que ces chiffres ne cessent d’augmenter, le commissaire général de police, Emanoël Kaboré, par ailleurs secrétaire permanent du CNLD dont la mission est d’animer la politique gouvernementale en matière de lutte contre la drogue, a informé que les quantités de drogues saisies sont l’illustration d’une tendance inquiétante. Emanoël Kaboré en veut pour preuve, les statistiques du Burkina Faso au cours des trois dernières années. Ainsi, a-t-il cité, en 2021, 122 817 tonnes de drogues ont été saisies, contre 240 985 tonnes en 2022 et 317 757 tonnes en 2023. Des chiffres qui montent d’année en année, attestant de l’appétit grandissant des populations pour la «chose interdite». Cette structure interministérielle qui est l’organe exécutif assurant la coordination des actions de tous les intervenants dans la lutte contre la drogue au Burkina Faso exécute une telle tâche à travers quatre axes que sont la prévention, la répression, le traitement et la réinsertion sociale. «On peut dire qu’aucune localité n’est épargnée par le trafic de drogues. Le pays n’étant pas producteur, la plupart des drogues entrent sur le territoire national, principalement par les aéroports et les frontières terrestres du Sud et du Sud-Ouest», a informé M. Kaboré.

Le secrétaire permanent du comité national de lutte contre la drogue, Emanoel Kaboré

En avouant que les grands centres urbains et les zones d’orpaillage sont plus touchés par rapport au reste du pays, le commissaire général de police révèle que plusieurs facteurs expliquent son absorption. Le SP/CNLD est convaincu que la consommation et le trafic illicite des drogues touchent toutes les couches de la population. Parmi les causes directes ou encore appelées raisons individuelles, cite-il, il y a l’imitation, la curiosité, l’ignorance. Et au titre des éléments indirects ou agents environnementaux, il a énuméré la maltraitance des enfants, la négligence parentale, les conflits familiaux. Bref, convient-il, la mauvaise compagnie, l’influence de l’entourage, la précarité des conditions de vie de certains foyers jouent inévitablement un rôle important dans la prise des substances psychotropes. En plus de ces facteurs, Emanoël Kaboré pointent du doigt certains parents qui consomment la substance en présence de leurs enfants. Autre fait non négligeable, il déplore la banalisation de la consommation des drogues par la société, l’exposition précoce aux drogues, l’influence de divers facteurs socio-culturels et la disponibilité des drogues. En fin de compte, de nombreux de spécialistes sont unanimes sur le fait que les addictions s’expliquent par la nature du produit, la dépendance assez fréquente liée à un produit, les traumatismes pendant la petite enfance ou la prime adolescence, etc.

« Des séquelles sociales et individuelles»

L’artiste-musicien burkinabè Oskimo déplore le fait que les associations de lutte contre la drogue ne soient pas suffisamment accompagnées malgré les dégâts causés par la consommation de celles-ci

En termes d’incidence après avoir ingurgité la dope, il évoque la survenue de graves séquelles non seulement sur l’individu mais aussi sur la société. Pour le premier cas, l’on note des accidents de circulation routière et de travail, des troubles de comportements qui se manifestent par une incapacité à remplir ses obligations majeures au travail, à l’école ou à la maison. Sans oublier les absences répétées ou mauvaises performances au travail. En passant au peigne fin les méfaits sanitaires, M. Kaboré insiste sur les chocs en retour comme les cancers, les cirrhoses, les maladies cardiovasculaires. Sur le plan judiciaire, il accentue plutôt sur la prison et les amendes. Des impacts socioéconomiques, il met en évidence l’exclusion, la pauvreté, le licenciement, les stigmatisations, les exclusions temporaires ou définitives de l’école, la négligence des enfants ou des tâches ménagères. Du domaine psychologique et psychiatrique, il relève surtout les troubles mentaux. A cela s’ajoute l’effritement du tissu économique. Pour corroborer ce dernier cas, M. Kaboré s’appesantit sur la création d’un marché de vente de produits pharmaceutiques prohibés, tout en faisant cas d’un investissement de plus en plus important dans le trafic illicite et la consommation des stupéfiants et substances psychotropes.

Sur le plan social, le SP/CNLD note que l’usage de la drogue contribue à un relatif accroissement de la criminalité, tout en ponctuant sur les questions sécuritaires. Cela s’explique, fait-il ressortir, par des accidents de circulation routière qui sont la source de motivations qui les facilitent à commettre certaines infractions. Beaucoup plus, il souscrit à l’idée qu’elle est à l’origine d’une acculturation de la jeunesse, d’une baisse des potentialités intellectuelles et physiques, d’une dépravation des mœurs et des mentalités. Au compte des revers économiques, il a fait savoir qu’il y a l’échec des initiatives de développement, des difficultés pécuniaires dues à la prise en charge des usages de substances en passant par des conflits familiaux et à la limite, l’appauvrissement. Pour la plupart, concède-t-il, les drogues sont ingérées c’est-à-dire qu’elles sont mâchées ou avalées, fumées, injectées, tout en précisant aussi qu’il existe d’autres modes d’utilisation.

Cette année 2024, 48 tonnes de drogues ont été incinérées contre 33 en 2023

En ce qui concerne la consommation des stupéfiants par les jeunes de la capitale et au niveau national, à l’étape actuelle, poursuit-il, le Burkina Faso ne dispose pas d’une étude d’envergure nationale qui permet de faire une analyse exhaustive sur l’état des lieux de la consommation des drogues par les jeunes. Nonobstant, avance-t-il, des études parcellaires réalisées existent. Ce sont, narre-t-il, respectivement celles de Nikièma et Al en 2011 et de BAGA Cheick Beker El Fadelf en 2019 dans les établissements scolaires de la ville de Ouagadougou. Elles révèlent, argue-t-il, un taux de prévalence sur la consommation des drogues qui est passé de 1,73% en 2011 à 6,11% en 2019. Du coup, confie-t-il, ces recherches démontrent qu’à moins d’une dizaine d’années, le constat dévoile une progression de 4,38% du taux de prévalence. Toujours dans son analyse de la situation, il soutient que la raison de la persistance du trafic de drogue malgré les efforts des acteurs tient du fait qu’aucun pays n’a trouvé une solution définitive au problème. Au pays des hommes intègres, ajoute-t-il, les acteurs sont confrontés à plusieurs difficultés. Il s’agit de la porosité des frontières qui est exacerbée par la crise sécuritaire actuelle. A l’entendre, l’organisation du domaine de la répression des infractions liées à la consommation des drogues au Burkina Faso est assurée, conformément aux textes en vigueur, par la Justice et les autres services d’application de la loi. A l’en croire, les perspectives dans la lutte contre la drogue au Burkina Faso sont pensées à la suite de l’étude diagnostique du dispositif national de lutte contre la drogue. Et le SP/CNLD entend mettre en œuvre la formulation de la stratégie nationale de lutte contre la drogue dont la mise en œuvre est prévue pour 2025.

«J’ai rencontré des milliers de jeunes qui sont victimes de la consommation de la drogue et j’en ai fait sortir au moins, une vingtaine sous l’emprise de la drogue. Il n’y a qu’une dizaine qui ont retrouvé vraiment le chemin de la joie»

Pour sa part, l’artiste-musicien burkinabè Oskimo engagé dans la lutte contre la drogue relève que la réalité n’est pas reluisante. «Le constat est amer parce que le 26 juin 2024, le comité de lutte a incinéré 48 tonnes de drogues contre 33 en 2023. Ce qui veut dire chaque ça augmente», déclare Oskimo à l’état civil Issouf Sawadogo, que nous avons rencontré au quartier Trame d’accueil de Ouagadougou. Promoteur de la caravane Oskimo tour, il est en ce moment à pied d’œuvre pour un concert organisé par le réseau national de lutte contre la drogue. En le rencontrant, nous avons voulu en savoir plus sur son combat contre la drogue et il nous a lâché ceci : « Moi-même, je fus une victime de la drogue dans les années 90 et 2000. Mon éveil de conscience a connu le déclic lorsque j’ai vu des amis rester toxicomanes devenir fous, aller en prison ou mourir». Le côté négatif de la drogue, raconte-t-il, est tellement dramatique à telle enseigne qu’il désole les familles.

Hormis la répression par incinération des quantités de drogues saisies, le SP/CNLD fait des campagnes de sensibilisation dans les établissements scolaires

Pour l’artiste, l’adduction de certaines personnes à la drogue est souvent née des idées reçues de certains amis qui disaient que pour faire la musique reggae, il faut fumer de la drogue. On lui avait d’ailleurs fait croire que la musique reggae est synonyme de drogue. C’est au fil des années qu’il a compris que cette ritournelle était archifausse. Passé le moment de l’illusion, la musique, rapporte-t-il, se pratique sans toucher à la drogue, sans être alcoolique dans la mesure où, elle est un boulot, un vrai travail. Pourquoi demande-t-on à un artiste ce qu’il fait dans la vie en dehors de la musique ? C’est comme si on demandait à un journaliste ce qu’il fait hormis le journalisme. Au-delà d’être sous le feu des projecteurs, cette attitude de la société fait dire à Oskimo que la musique est perçue par la société comme étant de l’amusement. Dans sa lucidité, Oskimo rejette le lien entre drogue et musique pour réussir sa carrière d’artiste. «C’est bien sûr ce qu’on m’a fait croire. Après, j’ai vu que ça ne marchait pas, parce que la drogue te fait rêver, voyager», explique-t-il. Toutes les personnes, fait-il remarquer, qui se sont adonnées à la drogue, ne sont généralement devenues par la suite que l’ombre d’elles-mêmes. Et d’avertir qu’il en résulte des casse-tête et équations infinies à résoudre en lien avec la dépendance du produit ; une dépendance qui stimule « l’agent consommateur » à vouloir vendre ce qu’il possède pour aller se ravitailler en stupéfiants. Ce farouche combattant depuis 17 ans nous avoue avoir parcouru presque toutes les 13 régions du pays pour la sensibilisation contre l’abus des stupéfiants.

Cette année, pour sa campagne « Jeune propre sans drogue », Oskimo s’est réjoui d’avoir réussi son pari à travers l’amélioration de la situation de l’artiste Wedyack

Au stade actuel de sa lutte, l’artiste dit se focaliser sur les provinces. La drogue, clame-t-il, est un fléau qui mine généralement le quotidien des jeunes. «J’ai rencontré des milliers de jeunes qui sont victimes de la consommation de la drogue et j’en ai fait sortir au moins, une vingtaine sous l’emprise de la drogue. Il n’y a qu’une dizaine qui ont retrouvé vraiment le chemin de la joie», révèle-t-il. De quoi prévenir nécessairement le phénomène au risque de laisser périr les jeunes. Pour Oskimo, le cas le plus récent est celui de Wedyack qui était un artiste-musicien très engagé et finalement plongé dans une adduction. «Malgré les dissuasions multiples des uns et des autres qui relevaient qu’il ne peut plus être récupéré, il s’est retrouvé grâce à la bonté divine», se satisfait-il. Et M. Sawadogo de reconnaître qu’il y a des parents qui aujourd’hui, sont devenus muets car ils sont dépassés par les évènements qu’ils vivent à cause de leurs progénitures. Dans son explication, la prise de la drogue est animée par la curiosité qui relève plus du fait de vouloir s’essayer à de nouvelles choses ; sans oublier la mauvaise fréquentation. D’où l’intérêt de sa décision de sensibiliser la jeunesse à travers la musique. A ses dires, la volonté et le choix des concerts en plein air visent à faire passer un message dont l’argent est relégué au second plan.

Les gens accompagnent de préférence, les évènements qui prônent la dépravation des mœurs

Malheureusement, déplore-t-il, son initiative n’a jamais été accompagnée à sa juste valeur. Puisque, fustige-t-il, de préférence, les gens accompagnent les évènements qui prônent la dépravation des mœurs. «De notre côté, nous essayons d’éduquer, de sensibiliser. Car, lorsqu’on parle d’un pays, on parle de sa jeunesse», rassure-t-il. Si, s’inquiète-t-il, cette jeunesse passe à côté alors que la consommation ne fait que s’empirer, il faut craindre des conséquences dommageables pour tout le pays. En réalité, nuance-t-il, la lutte qu’il mène, se fait avec l’accompagnement de quelques bonnes volontés, mais ce qui est déplorable, il n’y a jamais eu d’accompagnement à la hauteur des attentes. Sinon, il nous confie sans détours : « La drogue est là ! Il faut que chacun de nous mette sa main là-dedans ». Il persiste sur le fait que ce n’est pas uniquement le combat d’une seule personne qui peut venir au bout de la pratique, mais plutôt celui de tous les Burkinabè.

Pour mieux lutter contre le phénomène, le SP/CNLD a réuni les acteurs pour mettre en place une stratégie de lutte contre la drogue

Oskimo se désole du fait que le plus souvent, des dossiers déposés dans les ministères pour solliciter ‘un quelconque accompagnement, soient négligés par les bureaucrates qui ne prennent même pas la peine de jeter un coup d’œil au contenu pour comprendre et cerner l’ampleur du phénomène. Or, insiste-t-il, beaucoup d’entre eux, pendant qu’ils sont au bureau et que leurs enfants sont à l’école, n’arrivent pas à s’imaginer un seul instant ce que ceux-ci font et le ravage du phénomène sur ces derniers. Notre rôle, notifie-il, est de partir à l’école afin de sensibiliser les élèves. Le drogué, illustre-t-il, qui brûle les feux tricolores ou un panneau de stop, peut percuter ainsi un autre enfant qui n’a pris la drogue et qui devient ainsi une victime de la drogue. Ce qu’il faut comprendre dans ce cas, formule-t-il, est que le drogué a commis une faute dont la responsabilité et la conséquence sont partagées. De nos jours, sa plus grande crainte est le lien fort entre la drogue et le terrorisme. Selon lui, seule une personne droguée pourrait entrer dans un village et y tuer en masse, la population.

Ainsi, le SP Emanoel Kaboré interpelle les parents sur la nécessité de montrer le bon exemple au quotidien. Et cela, conseille-t-il, dans le but d’éviter aux enfants les risques de tomber dans le piège de la drogue. C’est pourquoi, pense-t-il, qu’il est important pour les parents de s’investir pleinement dans leur rôle d’éducateur. De son côté, l’artiste-musicien Oskimo termine son propos en suggérant qu’il soit mis à la disposition des associations, des fonds afin que celles-ci sensiblement massivement les populations. Et de conclure qu’il n’arrive pas à comprendre que les conséquences de la drogue soient désastreuses dans de nombreuses familles et que des associations et structures œuvrent en faveur de son éradication, ne sont pas bien accompagnées pour y faire face convenablement.

Achille ZIGANI

Reportage publié dans la parution du 15 juillet 2024 du journal La Nation en marche 

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