Il était un homme de conviction et d’action, un politicien pragmatique. Sept ans après sa mort survenue le 19 août 2017 en France, Salif Diallo ne cesse à travers ses nombreuses intrigues, d’occuper la mémoire de bien des Burkinabè. Il demeure l’une des trois personnalités qui ont laissé une empreinte de taille dans l’histoire politique du pays des hommes intègres.
Au sein de l’arène politique du Burkina Faso, Salifou Diallo tenait le fauteuil et la canne du roi. Ce natif de Ouahigouya est sans état d’âme lorsqu’il s’agit de mener une action politique. D’ailleurs, Gorba, comme l’ont surnommé ses camarades de lutte en référence à l’ancien président russe Gorbatchev, fut parmi la pièce la plus importante du puzzle du système Blaise Compaoré depuis la mort de Sankara jusqu’à sa démission d’avec le Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP). Il y a trois symboles, notamment la franchise républicaine, le socialisme, le sens de l’État, qui sont les empreintes manifestes de l’image que Salifou Diallo laisse dans l’histoire.

En réalité, ce faiseur de roi diplômé de droit de l’université de Dakar, a connu un parcours politique assez singulier. L’homme resté fidèle à Blaise Compaoré suite au coup d’Etat de 1987, est connu par sa stratégie du «complot» politique afin de bousculer la donne. Acteur majeur de l’avènement du Front populaire avec Blaise Compaoré, il sera au rendez-vous lors de l’insurrection populaire d’octobre 2014 qui a causé la chute du président Compaoré. Homme d’État ayant été ministre dans le gouvernement de l’ex-président Compaoré dans les années 1990 et 2000, il est dès 1983 chef de cabinet du ministre de la Justice, Blaise Compaoré, ce sous la révolution sankariste. Sous l’ère du CDP, sa grande influence au sein de l’appareil d’Etat n’a d’égal que son engagement et ses actions politiques. C’est sans doute cela qui explique le sobriquet de «super ministre» dont on avait fini par l’affubler.

De l’avis de l’historien Jean-Marc Palm Domba, Gorba passera un an sans salaire au Burkina après son retour de Vienne

En 2008, il est sous le coup de la disgrâce à la suite de rivalité latente devenue ouverte avec certains caciques du CDP. Salif est demis de ses fonctions ministérielles et envoyé à Vienne en Autriche comme ambassadeur. C’est l’absence de Gorba sur la scène politique burkinabè, jusqu’à cette sortie fracassante dans les colonnes de L’Observateur Paalga, le 2 juillet 2009. Tel un opposant et avec son traditionnel franc parler, il y préconise la refondation des institutions, notamment la dissolution de l’assemblee nationale et l’instauration d’un régime parlementaire. C’est le coup de canif donné dans le «mariage» avec le CDP et la goutte d’eau qui déborde le vase. S’en suit sa suspension du parti, du 17 juillet 2009 au 27 février 2010. Ces années tempêtes sont aussi ses années de traversée du désert. Lorsque Gorba revient de Vienne au Burkina, il passera un an sans salaire, de l’avis de l’historien Jean-Marc Palm Domba. Homme de challenge, il quitte le méga parti CDP pour la formation en fin janvier 2014, du Mouvement du peuple pour le progrès (MPP). Ce, avec ses anciens camarades au CDP que sont Roch Kaboré et Simon Compaoré et avec lesquels il formera plus tard un triumvirat à la tête de l’Etat burkinabè. Commence un autre épisode de sa vie politique marqué par la descente dans la rue pour la chute du président Compaoré en fin octobre 2014 et la conquête à nouveau du pouvoir.

Le bosquet Salifou Diallo, œuvre de ses camarades politiques, perpétue la mémoire de Gorba

Mais entre ces 2 événements, il y eut le coup de théâtre que fut le coup d’Etat de Diendéré en septembre 2015 contre les autorités de la transition. Avant donc de faire échouer le coup d’Etat et d’inverser le rapport de force qui était en faveur des putschistes, Gorba a dû s’enfuir au Niger à l’aide d’une voiture déglinguée. L’échec du putsch grâce à la mobilisation populaire et la fin de la transition en fin 2015 rebattent les cartes politiques. Et voilà Salifou Diallo et ses camarades arpentant rues et ruelles pour faire élire Roch Kaboré, comme président du Faso en fin 2015. C’est alors que cet éternel faiseur de roi devient la 2e personnalité de l’Etat en occupant le perchoir jusqu’à son décès brutal. Salifou Diallo demeure le personnage politique burkinabè le plus intrigant, sachant toujours entretenir une part d’ombre qui le rendait mythique et fascinant.

L’homme aux formules chocs

L’ex-ténor du régime Compaoré et Kaboré était aussi un homme aux formules chocs. Le destin de ce sphinx politique se résume à une influence marxiste communiste avant de se muer en un démocrate pratique. «Je demande au gouvernement d’avoir un peu d’audace et d’imagination et de répondre aux aspirations du peuple. Sinon, croyez-moi, nous n’aurons pas la même chance que Blaise Compaoré », a-t-il prévenu ses camarades du MPP, des propos qui ont aujourd’hui une résonnance particulière. En vrai fils de Yatenga né le 9 mai 1957, pour lui, la camaraderie politique n’exclut pas la franchise dans les rapports professionnels. « Il faut apprendre à dire non à la banque mondiale et au FMI », lance-t-il depuis le perchoir en 2016, au ministre de l’Economie d’alors. Poussant parfois son engagement jusqu’à l’obsession en faveur de l’amélioration des conditions de vie des populations, il décoche toujours face au ministre de l’Economie : « Les populations à la base ne nous demandent pas si tel document a été bien élaboré ; après l’insurrection populaire elles nous demandent quand est-ce que ça va bouger et il faut que ça bouge. Nous le disons en toute sincérité parce que nous sommes du même pays et il faut que le gouvernement ait de l’audace et de l’imagination. Nous ne voulons pas d’une gestion classique et bureaucratique».

A vrai dire, très habile, Salifou Diallo a marqué la vie politique burkinabè des trente dernières années avec sa capacité à renaître des cendres politiques et sa punchline devenue mémorable. Suite au tollé suscité avec l’Opposition dans l’affaire du projet de loi portant allègement des conditions d’exécution de programmes de projets PPP (Partenariat public-privé), c’est lui qui, d’un humour caustique, décrispe l’atmosphère. « Les députés voteront demain cette loi, advienne que pourra. Personne n’a le monopole de la rue. Si on apporte l’électricité; celui qui ne veut pas, peut allumer une bougie. Si on construit les routes; celui qui ne veut pas rouler dessus, qu’il roule à côté du goudron». C’était cela Gorba qui ne laissait personne indifferent, pas même sa famille politique qui l’a immortalisé à travers un bosquet à Komki Ipala et qui n’oubliera jamais ceci : «Vérifiez la réalité de ce qu’on nous met dans les rapports. Le rapport qui nous a été lu, émane certainement de la direction bureaucratique de Barépole. Ce qui nous a été lu ici, est en déphasage avec la réalité».

Achille ZIGANI

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