Transition au Burkina : Le président IB ou l’art de la stratégie au sommet de l’Etat

Dans un mois et demi, soit le 1er juillet 2024, prendra fin la durée de la transition burkinabè convenue par les forces vives de la transition lors des assises nationales tenues en octobre 2022 ce, suite au coup d’Etat du 30 septembre 2022. Depuis ces évènements à nos jours, le président Ibrahim Traoré aura symbolisé la stratégie tant dans la conquête du pouvoir que durant l’exercice de celui-ci. Anatomie de l’occupation de la scène politique par un militaire qui ne semble pas être un ovni politique.  

Constant et stratège ! Voilà deux qualificatifs qui collent bien au président de la transition du Burkina, Ibrahim Traoré, affectueusement appelé IB par les intimes. Fidèle à la tradition de stratège qui lui permit de réaliser sans accroc son coup d’Etat du 30 septembre 2022, le président Traoré gère son pouvoir comme il l’a conquis. Pour réussir son coup, il embellit son offre sécuritaire et la vend avec succès à l’opinion. En promettant d’améliorer la situation sécuritaire en l’espace « de 2 à 3 mois » à travers le règlement de « quelques petits problèmes logistiques » et de « considération de la valeur humaine », il avait su toucher le cœur et conquérir la sympathie de bon nombre des Burkinabè lassés par la recrudescence des attaques terroristes, les errements du président Damiba et qui ne savaient plus à quel saint se vouer pour sortir du ruisseau terroriste. Puis, s’en est suivi son fameux message radiotélévisé informant l’opinion, du retrait de son prédécesseur Damiba « au sein de la base française à Kamboinsin » afin « de planifier une contre-offensive » contre le putsch en cours. Cette seconde communication sur le registre des émotions avait achevé de susciter l’empathie des populations qui prirent d’assaut la rue et certaines installations de Paris en guise de soutien apporté au coup d’Etat ; conscientes que IB serait le « nouveau président burkinabè anti-français » qu’elles appellent de leurs vœux depuis l’assassinat de Sankara en 1987 et dans lequel le nom de Paris a été plusieurs fois cité et écorné.

On connaît la suite : les populations ne se sont pas trompées dans leur jugement. Aussi, la stratégie de communication surfant sur la fibre émotive des populations et le contexte national marqué par la sainte horreur de ces dernières pour Paris dont les excès en Afrique la rendent indéfendable, a produit des dividendes politiques qui ont propulsé IB sur le toit du Burkina. IB venait ainsi de faire étalage de sa malice et son intelligence dans sa bravade contre le régime de Damiba dont rien ne garantissait à l’avance, sa victoire ; vu les forces en présence. Il venait aussi de confirmer, à ce que l’on dit, qu’il était un intrépide et bon stratège sur les théâtres d’opérations dans le Centre-Nord et l’Est du pays où, avec ses hommes, il vécut la dure réalité terroriste ; tout comme au Mali.

« Aujourd’hui, nous n’avons plus de sentiments »

Depuis lors, il fallut consolider les acquis, notamment le pouvoir conquis grâce au soutien populaire. Au-delà de ses cordes vocales, les populations découvrent un jeune président âgé de 34 ans comme Sankara lorsque ce dernier arrivait aux affaires, puis son grade similaire à ce dernier. Dans le sillage de cette similitude, le capitaine annonce la couleur tout au moins sankariste à laquelle tiennent bon nombre de Burkinabè, notamment la jeunesse biberonnée aux idées de Sankara : il fait nommer comme Premier ministre, un Sankariste en l’occurrence Appolinaire Kyélem et renonce au traitement salarial dû à la fonction présidentielle, préférant ainsi se contenter de son salaire de capitaine. La messe est dite ; la communication non verbale sera l’un des attributs du pouvoir qui l’exploitera par moments, pour jauger l’adhésion des populations à la ligne de conduite politique envisagée. Participe de cette stratégie, la descente himself du président sur les théâtres d’opération à côté des forces combattantes : c’est la rupture d’avec le système Damiba. Première du genre dont l’effet escompté consciencieusement ou pas, est l’envoi de l’image d’un président qui se sacrifie à la fois financièrement et physiquement pour son peuple. Cette posture sacrificielle, sans nul doute, a le mérite d’être pensée et réfléchie avec en ligne de mire, une aura naissante à conforter et des dividendes politiques à engranger le cas échéant.

Le président Traoré « enseignant » à Péni, des élèves de l’école primaire

A l’ère des nouvelles techniques de communication, notamment des réseaux sociaux devenus un outil de baromètre de fortune, le président n’a pas forcément besoin d’attendre les résultats des structures de sondage pour évaluer l’augmentation ou la baisse de sa côte de popularité des premières heures de conquête du pouvoir et le pourcentage d’adhésion des populations à sa politique. Ce, d’autant plus que les réseaux sociaux permettent à ses sentinelles de sonner l’alerte et la mobilisation à tout moment pour parer à toute éventualité. Et en commandant en chef de la communication, il soutient : « Lorsqu’on ne parle pas, c’est la manipulation qui prend le terrain. Le père de la révolution (Sankara) communiquait beaucoup ». En tout cas, durant son mandat de 21 mois qui s’achève le 1er juillet 2024, on ne compte pas le nombre de sorties médiatiques du président ; une omniprésence médiatique quitte à faire de l’ombre au reste de l’équipage gouvernemental. Se voulant méthodique et pédagogue, c’est un président qui laisse paraître l’image d’un homme qui a joué avec le facteur temps dans la prise de certaines décisions. Aussi se veut-il dorénavant intraitable sur certaines questions. « Aujourd’hui, nous n’avons plus de sentiments » à l’endroit « des valets locaux » qui ne se sont pas encore « rangés » et contre lesquels des mises en garde ont été envoyées, peste-t-il, tout en poursuivant que « Quiconque va trahir sa patrie au profit de l’impérialisme, sera traité comme tel ». Reste maintenant à savoir si c’est ce côté intraitable qui justifie l’enlèvement des citoyens dont certains ont été libérés et la libération d’autres ordonnée par la Justice. Tout au moins, cette rigueur du chef de guerre a pour fondement la réussite de la lutte antiterroriste pour laquelle, le président demande aux forces militaires des Cascades d’être « sans pitié, c’est sans répit » contre les forces obscurantistes. « S’il faut ériger des murs, s’il faut creuser, on le fera », ajoute-t-il en stratège militaire. Avec lui, la lutte antiterroriste est indissociable de la lutte anti-impérialiste, devenue la rengaine au pays. « Commencer à vous préparer à la guerre de haute intensité, ce n’est pas uniquement du terrorisme, ouvrez l’œil ; c’est une guerre de décolonisation », se défend pédagogiquement le président face aux forces armées des Cascades qu’il invite à la culture de « l’Armée-nation » ; les populations ayant accepté de se sacrifier financièrement pour permettre l’équipement desdites forces. Cet art de la pédagogie, le président le poussera jusque dans les salles de classe, à l’image de son escale à l’école primaire B de la commune de Péni où il troque le 24 avril 2024, le treillis militaire contre la chemise d’enseignant d’un jour pour le bonheur des tout-petits. Véritable grande opération de charme sur fond de bain de foule et aux allures de précampagne surfant une fois de plus sur des points émotifs et symboliques ; les tout-petits étant symbole d’êtres fragiles méritant une attention et bienveillance particulières. Dans l’opinion, la recette de la démarche d’un président proche de ses populations semble bonne. C’est tout bénef… Seul bémol, cette recette subit un coup lorsque plus tard, recevant la délégation de l’institut africain pour le développement de la diaspora, le président laisse entendre que « Notre mission, c’est d’abord d’éveiller l’Afrique » et de l’unir. Des choix de mots qui passent difficilement chez ceux qui souhaitent entendre en permanence l’évangile de la lutte antiterroriste.

Posture sacrificielle teintée de style iconoclaste à la Sankara

L’autre rengaine durant la transition pilotée par le président Traoré, ce sont les bains de foule bénéficiés. Ont-ils été suscités ou furent-ils organisés de façon spontanée par les occupants de la rue ? Difficile d’y répondre. Toujours est-il que depuis le premier bain de foule aux allures de libération des pantalonnades de Damiba et consécutif au coup d’Etat de septembre 2022, en passant par le retour du président de son voyage en Russie et du Salon international du coton et de textile de Ouagadougou, jusqu’aux récents bains de foule à Pô, Houndé, Bobo, Toussiana et Banfora, on ne compte plus les scènes de liesse dont sont théâtre les rues qui auront contribué à adouber le capitaine ; l’appétit venant en mangeant. A l’opposé de l’ancien président Blaise Compaoré, le capitaine-président en est conscient : la rue gouverne parfois et est souvent un fonds de commerce pour une assurance-vie. Au-delà de la perception d’une possible tentation à l’érotomanie, les conditions de conquête du pouvoir et le contexte de son exercice marqué par un bras de fer engagé avec la puissance colonisatrice imposent le recours même à cette rue ; question de faire étalage de la popularité, de l’adhésion des populations au projet politique et dissuader tous les « apatrides » et leurs parrains de tout projet de déstabilisation du régime de la transition. Cette autre arme de communication, le capitaine et ses soutiens la manient avec dextérité ; ce d’autant plus que dans l’histoire avec ses colonies, Paris n’a jamais toléré l’affront et ravalé sa fierté. Et le président Traoré ne l’ignore pas. « L’impérialisme est un mauvais élève. Lorsqu’il est chassé de la classe, il revient toujours », lance-t-il d’ailleurs, paraphrasant Sankara, dans un palais des sports de Ouaga 2000 incandescent, en mi-février 2024. Avant de préciser que sa prise de décisions courageuses consistant à demander le départ des conseillers militaires et des forces militaires français « n’a pas été sans conséquences. On nous a fait comprendre qu’on ne pourra pas s’en sortir sans eux et à chaque fois qu’on nous le disait, ça se traduisait par des attaques d’envergure sur le terrain. Nous avons bien reçu le message ». Alors, est-ce parce qu’il est conscient que sa ligne de conduite n’est pas forcément partagée par les « esclaves de salon » en interne et à l’externe, que le président est pratiquement casanier, limite ses voyages à l’étranger, n’y voyage absolument pas ? Difficile d’y répondre. Exception faite de son voyage au Mali en 2022 et en 2023 au sommet Russie-Afrique, le capitaine-président aura sacrifié ainsi les plaisirs du voyage pour se concentrer sur les chantiers de développement de son pays. Une autre forme d’ascétisme à la Sankara qui préférait l’eau potable pour tous au champagne pour quelques-uns.

Sur les chantiers de développement, notamment le secteur agricole, énergétique et industriel, IB enfile le costume du chantre de la souveraineté alimentaire à travers son fameux « Tout pousse au Burkina Faso ; on nous avait menti » et sa foi de charbonnier aux allures de prophétie selon laquelle « Je mets au défi quiconque que si nous décidons aujourd’hui au Burkina, d’être dans 3 ou 5 ans, premier exportateur de cacao, nous le serons ». Centrale nucléaire, offensive présidentielle pour la production agricole avec en ligne de mire 9 000 hectares de terres à emblaver dont 1 700 déjà faits à Bagré, construction d’usine de transformation de tomates en cours à Bobo, inauguration de l’agence deli internationale prod industries (ADIPROD SA) spécialisée dans la transformation des graines oléagineuses en beurre et huiles végétales et dont la capacité de production envisagée est de 25 000t de beurre de karité et 20 000t d’huiles alimentaires, etc., sont des exemples de ces chantiers.

La vue de l’un des bains de foule dont a bénéficié le président Traoré durant « sa » transition

Même si le président n’a pas encore pu bouter le terrorisme hors des frontières après sa promesse d’améliorer la situation en 3 mois, les populations surtout celles des villes non touchées par le phénomène ne lui tiennent pas rigueur. Même si des voix de populations s’élèvent de plus en plus dans les régions du Nord, du Centre-Est, de la Boucle du Mouhoun et de l’Est pour réclamer la sécurité. Même si des enlèvements de citoyens dont certains soupçonnés de « déstabilisation de la transition » sont enregistrés et suivis souvent de relaxe des concernés ou d’injonction judiciaire à la libération de ces derniers ; faute de preuves en l’encontre des mis en cause. En effet, la jeunesse du président, sa posture sacrificielle sus-citée et teintée de style iconoclaste à la Sankara, son volontarisme démesuré, ses efforts de réorganisation de l’armée et d’amélioration des conditions de travail des forces combattantes (équipements et prise en charge financière et non), la communication sur les faits d’armes des forces combattantes contre la difficile mise sous boisseau des échecs de celles-ci à l’ère du numérique, sa forte volonté souverainiste du pays pétrie des pas ascétiques de Sankara, etc., sont autant de facteurs explicatifs de cette posture des populations disposées à accorder des circonstances atténuantes au président. Et ce n’est pas tout. « Des combattants étrangers, des mercenaires, viennent renforcer les rangs des terroristes », lance depuis Bobo, le président Traoré le 26 avril 2024. Des propos qui, sans nul doute, résonnent comme une énième circonstance atténuante dans les champs sensoriels des populations. C’est cela aussi l’art de la stratégie au sommet de l’Etat.

Mais le président Traoré saura-t-il entretenir et garder intact ce relatif état de grâce jusqu’à la fin de la transition ou celle prorogée ? Et aussi au-delà de la transition dans l’hypothèse où il serait tenté, comme le Tchadien Mahamat Deby, de vivre au-delà de celle-ci, les lambris dorés du pouvoir ? Difficile d’y répondre. Mais une chose est sûre ; le président Traoré a engagé un véritable chantier titanesque qui ne peut être réussi sans en partie un soutien populaire permanent. Hormis la principale équation terroriste, le maintien dans la durée de celui-ci demeure un autre véritable défi à relever. Et la meilleure façon de le maintenir, c’est de non seulement conforter ses présents facteurs, mais surtout d’arriver à bout du terrorisme…

Adama KABORE

Article publié le 15 mai 2024 dans le support physique du journal La Nation en marche

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